Retrouver la cohésion sociale : une voie possible et nécessaire

Les gens le savent ou du moins le pressentent : les lois du monde ont changé. Ses moteurs aussi. Économiques, politiques, mais aussi culturels et axiologiques. Pourtant, ils continuent de penser et d’agir à l’aide des outils et des cadres du passé, ceux qu’ils connaissent et ont expérimentés. Ils les reproduisent, alors même qu’ils sont désormais « hors de l’histoire », incapables de répondre aux exigences du réel, même dans sa forme la plus élémentaire. Les exemples sont nombreux… Résister à toute cette misère et à cette sauvagerie est précieux en soi, mais, ce qui serait nouveau à cet égard, et à la mesure de la réalité actuelle, n’est pas encore né.
2026-05-07

Nahla Chahal

Professeure de sociologie politique, redactrice en chef de «Assafir Al Arabi»


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Hamada Al-Qabt, Gaza / Palestine

Examiner l’efficacité concrète du vaste soutien populaire est indispensable. Ce soutien existe dans notre région, comme à l’échelle mondiale, il entoure la résistance armée face à l’agression israélienne continue contre la Palestine et le Liban.

Il faut l’examiner non pas parce que ceux et celles qui y participent seraient insincères, mais parce qu’Israël, avec les États-Unis, ne semblent nullement disposés à reculer.

Peu importe leur impopularité.

Peu importe le nombre de leurs opposants.

Peu importe le nombre de ceux qui dénoncent leurs actes.

Beaucoup dénoncent aussi le silence et la mollesse des autorités occidentales et la complicité manifeste de la majorité des régimes arabes.

Ce soutien populaire massif exprime le pouls des peuples à travers le monde.

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Gaza est vouée à l’anéantissement : au sens littéral. Et pourtant, elle fait preuve d’une capacité de résistance qui dépasse toute imagination. Aujourd’hui, elle se reconstruit au milieu des ruines. Les massacres continuent, même s’ils sont moins intenses qu’au cours des deux années et demie passées durant lesquelles 95 % des écoles ont été détruites. Toutes les universités, sans exception, ont été anéanties.

Et pourtant, les enfants retournent à l’école.

Des écoles improvisées, au cœur des décombres, encadrées par des enseignants entièrement bénévoles. L’éducation continue. Même à son niveau le plus élémentaire.

Il en va de même pour les soins de santé. Des dizaines de médecins spécialisés ont été assassinés ou arrêtés. Les médicaments sont interdits d’accès aux Gazaouis.

Et pourtant, ceux qui restent continuent. Ils accomplissent des miracles.

Gaza est devenue un symbole.

Symbole de la brutalité israélienne déchaînée.

Mais aussi symbole de résistance, de résilience, de renouveau.

Et surtout, symbole du refus de se soumettre.

Cela, malgré l’absence totale d’équilibre des forces dans le monde actuel. Un monde qui, autrefois, savait contenir les monstres.

Dans le reste de la région, les sociétés étouffent. L’horizon est bouché, la peur domine, le désespoir aussi. La désagrégation progresse.

Ces sociétés portent le poids de défaites répétées, de luttes menées pour défendre des droits acquis ou pour en conquérir d’autres. Elles subissent aussi l’effondrement des structures qui encadraient l’action populaire : les partis et les syndicats, surtout.

Ces structures ont montré leurs limites. Au mieux, elles se contentent de formalismes, de déclarations. Au pire, elles cèdent.

Elles cèdent face à la répression, face aux compromis et surtout face aux tentations.

Cela a affaibli l’esprit critique, étouffé la contestation, et fait émerger des dirigeants lâches ou corrompus.

À des degrés différents, il s’agit là d’une caractéristique générale du monde actuel.

Au Liban aujourd’hui, la colère se mêle au deuil. Beaucoup ont perdu ce qu’ils avaient de plus précieux. Parfois leur seul bien, matériel et affectif à la fois : la terre, la maison.

Ces lieux ont été détruits par des attaques massives et méthodiques de l’ennemi israélien dans les villages et les localités du Sud.

Même Bint Jbeil a été horriblement visée, une ville à part, chargée de sens.

À cela s’ajoutent les massacres et les annonces d’une occupation prolongée ou d’une appropriation sans aucun fondement autre que l’arbitraire qu’Israël revendique et pratique.

Comment répondre à cela de manière globale alors même que la société au Liban se replie sur des appartenances traditionnelles et un individualisme extrême nourris par la misère qui écrase le pays ainsi que par l’absence de nécessité objective de son « rôle » tel qu’il avait été historiquement défini ?

Ces caractéristiques existent depuis longtemps, mais aujourd’hui, elles apparaissent à nu, dépouillées des idées et des discours qui les couvraient, et en faisaient des « valeurs » propres au pays, reposant sur un accord, un « compromis » fondé sur le partage du pouvoir et des richesses entre ses composantes confessionnelles et régionales.

Aujourd’hui, cette formule est dépouillée de ses prétentions, mise à nue : La richesse s’est raréfiée, accaparée par une minorité prédatrice. Le pillage est généralisé, par des moyens « légaux » : fiscalité lourde, services absents. Par des moyens illégaux : corruption, intermédiaires, arrangements. Par des logiques factionnelles souvent violentes, sous prétexte de « rééquilibrer les parts ».

Tout cela est connu.

Souvent dénoncé.

Mais largement toléré.

La « mode » de la sauvagerie, qui marque aujourd’hui la logique mafieuse dominante à l’échelle mondiale, représenterait « le stade suprême du capitalisme », à rebours de l’hypothèse de ce célèbre penseur qui attribuait cette qualification à l’impérialisme.

Le capitalisme semble au contraire se renouveler par un retour en arrière massif, mêlant culte absolu d’une technologie fantasmée, impérialisme, colonialisme direct, autoritarisme débridé échappant à toute loi et institution, et barbarie d’un autre âge.

Peut-être s’agit-il en réalité de la dernière phase du capitalisme, ouvrant sur deux issues : la destruction totale de l’humanité et de la planète, ou un sursaut, que l’on craint tardif.

La contradiction actuelle, ressentie par tous, tient au fait que la production n’est plus le cœur des sociétés dites avancées. L’industrie y décline fortement au profit de la spéculation sous toutes ses formes, générant des profits rapides et considérables pour une minorité étroitement liée au pouvoir politique, les deux volets se soutenant mutuellement. Cette dynamique est intrinsèquement violente, agressive envers le monde. Elle cherche à s’approprier les ressources, parfois par la guerre ouverte, mais aussi par d’autres moyens, notamment la cooptation des élites locales corrompues, la diffusion d’idées justifiant la corruption, et l’alimentation de conflits internes. L’absence d’horizon renforce la peur et le désespoir. Un désespoir qui devient un outil de domination.

Parallèlement, une autre réalité s’impose avec force : les gens savent, ou sentent, que les règles du monde ont profondément changé, mais continuent d’agir avec les outils du passé. Ils les reproduisent, alors qu’ils sont devenus obsolètes, incapables de produire des effets, même minimes. Résister à la misère et à la brutalité reste précieux, mais les formes nouvelles de cette résistance, adaptées au présent, n’ont pas encore émergé.

En France par exemple, pays historiquement associé aux révolutions, la situation est révélatrice. Une oligarchie identifiée, alliée à l’autorité politique a pris le contrôle de la quasi-totalité de la presse et des médias, s’employant à ridiculiser les idées émancipatrices et à invisibiliser les tentatives de résistance dans tous les domaines.

Cette même logique s’étend progressivement à l’éducation, à travers la privatisation, les réformes des programmes et la promotion d’institutions « élitistes » réservées à une minorité, et à réduire l’enseignement public à une formation technique dépourvue de toute dimension critique. L’accent est mis sur le salut individuel par la « performance », érigée en valeur suprême.

Ce phénomène n’est pas propre à certains pays : il s’agit d’une tendance globale.

Les sociétés se désagrègent sous l’effet de ces dynamiques, qui, bien que réelles et objectives, sont délibérément maquillées par un discours qui ignore les faits et les données qui attestent de leur gravité.

Face à cette dégradation : fragmentation, étroitesse d’horizon, égoïsme, il devient essentiel de valoriser le travail de terrain et les initiatives citoyennes dans des domaines abandonnés par les institutions officielles.

Il s’agit de restaurer une part de confiance et de crédibilité, de préserver l’adhésion à des idées porteuses de sens, de refuser le marécage dans lequel nous sommes poussés.

Dans plusieurs pays de la région, de telles initiatives ont suscité la colère des autorités, allant jusqu’à des accusations et parfois des arrestations. Une hostilité qui traduit leur incapacité, leur médiocrité et leur abandon des sociétés qu’elles étaient censées servir.

Ainsi, en Égypte, des initiatives visant à alphabétiser ou héberger des enfants des rues ont été réprimées sous des prétextes absurdes.

Des cas similaires se sont multipliés, notamment concernant les femmes victimes de violence, les personnes dépendantes ou les chômeurs.

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Certaines initiatives ont même conduit à l’assassinat de leurs porteurs, comme celle de la militante irakienne Yanar Mohammed qui a ouvert des refuges autogérés et productives pour les femmes violentées. D’autres actions, comme au Soudan consistent à recueillir, essayer d’identifier les corps abandonnés dans les rues tués par la guerre, informer leurs proches lorsque possible, et les enterrer afin de préserver leur dignité.

Ces initiatives tissent des liens humains d’une force remarquable et contribuent à restaurer une cohésion sociale minimale. Pourtant, certains « révolutionnaires » les méprisent, les réduisant à de la simple charité.

Quelle déconnexion du réel ! Il est temps de se réveiller : nous faisons face à une catastrophe et la pensée critique est l’exact opposé de l’agitation vide et bruyante qui se donne des airs de radicalité.

Traduit par Fourate Rekaby Chahal

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