Dire et faire les vaccins Anti-Covid en Algérie

Fragilisé par des élections législatives organisées le 12 juin 2021, dévoilant leur fiction politique, du fait de son boycott par plus de 80% de la population, le pouvoir algérien ne pouvait que s’inscrire dans la continuité politique, activant ce qu’il sait le mieux « faire », à savoir la « greffe » de mesures autoritaires en rupture avec les attentes de la population.
2021-09-24

Mohamed Mebtoul

Sociologue de la Santé, Unité de recherche en Sciences Sociales de la Santé, Université Oran 2


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Campagne de vaccination en Algérie

Cette publication a bénéficié du soutien de Rosa Luxembourg Institute. Ce texte peut être reproduit entièrement ou partiellement à condition de citer sa source.

Deux éléments sociopolitiques majeurs structurent le processus de la vaccination Anti-Covid en Algérie. D’une part, le pouvoir est contraint de se mouvoir dans la promesse que la réception des vaccins ne saurait tarder, tout en notant la répartition très inégale des vaccins, notamment entre les pays capitalistes développés et l’Afrique. Celle-ci n’a pu bénéficier que de 1% des 3 milliards de doses administrées dans le monde [1]. L’attentisme politique conduit au discours incantatoire et récurrent : « Nous recevrons entre le 11 et 18 juillet 2021, quatre millions de doses de vaccin » (le ministre de la santé, 8 juillet 2021). Les responsables sanitaires auraient réceptionné durant les cinq derniers mois (février-juin 2021) 2 millions et demi de doses de vaccin. D’autre part, les critiques radicales des professionnels de santé sur la lenteur de la vaccination, obligent les responsables de la santé à privilégier explicitement une offensive discursive centrée sur l’impératif d’une massification de la vaccination.

Il a fallu attendre cinq mois, pour que la vaccination Anti-Covid se transforme en objet politique, s’accrochant au mot d’ordre volontariste : un vaccin gratuit pour tous. Cette décision-contrainte s’est construite face à l’insuffisante maîtrise de la pandémie, dominée par un accroissement officiel des cas de contamination du Covid-19 [2]. Dans une logique de continuité politique, le pouvoir algérien issu des élections présidentielles du 12 décembre 2019, reproduit à l’identique l’impensé de la sous-analyse de la société. Celle-ci n’a pas pu être mobilisée à bon escient durant la période de la pandémie. Le discours profane use de cette métaphore très pertinente : « Ils nous ont pris pour un ballon de football » (Mebtoul, 2021). Elle a été enfin peu concernée par les enquêtes épidémiologiques. Assujettie, la société est étiquetée comme une cruche vide qu’il suffit mécaniquement de remplir de connaissances et d’attitudes. Enfin, les autres institutions de soins privées et les pharmacies sont exclues de la comptabilité objectivée par les autorités sanitaires. Elles sont pourtant très actives dans le dépistage et la prise en charge la pandémie Covid-19.

 Ainsi, des milliers d’autres cas de contamination ne sont pas pris en compte dans les chiffres officiels annoncés quotidiennement (Mebtoul, 2021). La défiance de la majorité de la population à l’égard des masques, de la distanciation physique et le lavage des mains, accentue l’embarras du pouvoir face à une situation socio sanitaire complexe, enfermée depuis plus 40 ans dans un modèle curatif fragile, centré sur le corps organique, occultant de façon dramatique les questions de santé publique (hygiène, environnement social, alimentation, une prévention adaptée aux populations). Enfin, les interdits politiques traduisent l’absence de médiations crédibles, autonomes et reconnues par la population orpheline de toute écoute de leurs attentes socio sanitaires (Mebtoul, 2015). L’absence de confiance entre les mondes sociaux et ceux du politique, favorise un sens volontariste autoritaire attribué à la vaccination, conçu par les responsables sanitaires comme un ensemble d’injonctions politico-administratives, sans que l’on puisse évoquer une campagne de vaccination qui aurait supposé un ancrage social profond dans la société. Ses différents agents sociaux ne sont pas passifs dans ce jeu sociopolitique centralisé de la vaccination, n’hésitant pas à réactiver leurs réseaux relationnels pour se faire rapidement vacciner, à donner plus de crédit aux orientations émises par l’institution familiale (Mebtoul, 2010), ou au contraire, persister à adopter une attitude de doute vaccinal (Ward, Peretti-watel, 2020).

Il a fallu attendre cinq mois, pour que la vaccination Anti-Covid se transforme en objet politique, s’accrochant au mot d’ordre volontariste : un vaccin gratuit pour tous. 

 Cette mise en perspective rapide du processus de vaccination Anti-Covid en Algérie, montre bien que le microbiologique ayant « enfanté » le vaccin s’interpénètre à partir de ce que Georges Canguilhem (2013), philosophe et médecin français, nomme les « allures de vie » qui permettent aux différents acteurs sociaux de mettre en scène leurs différentes façons d’interpréter l’objet « vaccin ». Celui-ci s’imbrique au politique défini ici comme « une façon dont une société est instituée » (Mouffe, 2016). Le développement de la biologie est impulsé par le politique « pointant l’entrée de la vie et de la santé dans des stratégies politiques » (Vailly, Niewôhner et Kehr, 2011), attestant de l’importance du biopouvoir (Foucault, 2001) qui rend compte du pouvoir sur la vie.

A partir de notre immersion dans les structures de soins à Oran, nous avons tenté de comprendre finement le dire et le faire différenciés des acteurs sociaux face au vaccin Anti-Covid, que ce soient ici les pouvoirs publics, les professionnels de santé et les personnes ayant eu recours à la vaccination. Dans une première partie, nous indiquons la posture volontariste et administrée des autorités sanitaires qui tentent d’opérer rapidement des « greffes » vaccinales en multipliant les pôles vaccinaux dans les espaces sociaux et professionnels. Dans un deuxième temps, nous montrons les contraintes et les détours dans le « faire vaccin » en raison de l’accès sinueux et inégal qui marque profondément le quotidien de la vaccination. Enfin, nous faisons référence au sursaut vaccinal à partir du mois de juillet 2021 lié à la pression active des nouveaux virus Delta et Alpha, mais surtout de l’institution familiale. Elle pallie aux défaillances des responsables politiques et des associations de malades, en assurant un rôle décisif de médiateur et d’informateur auprès de ses membres pour les encourager à assurer l’acte vaccinal.

1- Volontarisme administré et vertical

« Urgence » semble être le mot récurrent repris par les responsables sanitaires algériens. Le but est de faire face à la lenteur des vaccinations durant les cinq mois précédents. Il s’agit d’accéder à « une vaccination de masse ». Il faut en conséquence multiplier rapidement les pôles de vaccination : les mosquées, les centres commerciaux, les entreprises, les petites salles de soins, les écoles et la mise en place des chapiteaux dans les places publiques caractérisées par une concentration humaine importante. Cette première accélération vaccinale, loin de s’inscrire dans une stratégie adaptée à la société locale, se construit de façon uniforme dans la précipitation volontariste pour tenter d’accroître le nombre de personnes vaccinées au niveau national. Il a atteint selon les chiffres officiels, deux millions en cinq mois (février-juin 2021) pour une population de 43 millions d’habitants. La ville d’Oran comptabilise 3% de personnes vaccinées au 9 juin 2021 pour plus de deux millions d’habitants « Faire vite » est l’alternative politique pour tenter de rattraper le retard perdu. Elle doit se traduire par une massification significative du nombre de personnes vaccinées. Pour ce faire, le ministre de la santé n’hésite pas à avancer publiquement le chiffre de 1 millions de personnes à vacciner par mois.

Il s’agit d’accéder à « une vaccination de masse ». Il faut en conséquence multiplier rapidement les pôles de vaccination : les mosquées, les centres commerciaux, les entreprises, les petites salles de soins, les écoles et la mise en place des chapiteaux dans les places publiques caractérisées par une concentration humaine importante. 

Dans leurs activités quotidiennes, les médecins ressentent négativement ce volontarisme vaccinal imposé par le haut, dans une logique strictement administrée, pour donner sens au nombre de vaccinés, devenant la dimension centrale, quelques soient les conditions techniques et sociales de travail. « Il n’y a pas eu de campagne ! C’est de la pression ! C’est mal adapté aux besoins de la population. Trop de demandes par ci, par là, les inscriptions, les nombreux papiers par ci, par là, etc. alors que l’acte vaccinal est très simple » (médecin généraliste, femme, 29 ans d’expérience, polyclinique d’Oran).

L’observation fine du travail vaccinal assuré dans un chapiteau mis en place dans un quartier commerçant dénommé « la ville nouvelle » à Oran, est quotidiennement investie par des personnes venant de toutes les régions environnantes. Cette forme socio politique verticale de la vaccination conduit à des tensions dans la réalisation de l’acte vaccinal. Il est dominé par des contournements de certaines personnes privilégiées, se prévalant comme étant « prioritaires » en raison de leur statut dans la société, mais dévoilant à contrario des frustrations et de l’indignité sanitaire pour les personnes anonymes contraintes d’attendre patiemment pour se faire vacciner.

« L’acte vaccinal est assuré dans une tente qui contient les vaccins transportés dans des petits réfrigérateurs portables. La chaleur participe à cette ambiance crispée où règne la tension, l’énervement à la fois des personnes impatientes d’attendre, et du personnel de santé réduit, exerçant dans des conditions sociales et techniques inhumaines : pas d’eau pour permettre au personnel de sante de se désaltérer, pas de ventilateur, pour faire oublier momentanément la chaleur torride. Une autre tente est mobilisée pour l’attente des personnes. Elles sont plus d’une trentaine assises sur des chaises ; d’autres plus pressées, tentent de demander des explications au personnel de santé dépassé, ne pouvant écouter les uns et les autres. Juste à proximité du chapiteau, la saleté est « active », les détritus sont visibles sur la place commerciale, au bord des trottoirs, cohabitant paradoxalement avec cet acte microbiologique représenté par l’acte vaccinal ! Dans ce chapiteau, il ne s’agit pas de se parler, d’échanger, de s’écouter dans des conditions de travail difficiles. Elles ne s’y prêtent pas, inadéquates quand la pression domine, où il faut faire vite, remplir la carte de vaccination, mettre le cachet, refoulant toute interaction, tout questionnement explicite sur le sens à donner aux vaccins ; l’important est de le faire dans une situation préoccupante dominée par l’envahissement de la troisième vague de contamination du virus. La précipitation centrée sur le « faire » vite du vaccin à tout prix, donne sens au tout venant à vacciner. Elle efface tout formalisme dominés par des priorités ; celles en vigueur au début de la vaccination, où, seuls les personnel de santé, les personnes âgées de plus de 60 ans et malades chroniques, avaient la possibilité d’être les premiers inscrits et vaccinés » (observations en date du 8 juillet 2021).

La femme médecin responsable de la vaccination dans ce chapiteau, indique l’inadaptation du lieu pour assurer la vaccination. Débutée le 9 juin 2021, la vaccination n’a plus la même ampleur quantitative: de 90 personnes vaccinées, elle a connu une régression atteignant une cinquantaine de cas, quotidiennement, durant le mois de juillet. La chaleur étouffante a pour risque majeur d’atteindre à la sécurité du vaccin dans une tente exigüe transpercée par les rayons du soleil. La gestion verticale de la vaccination opère dans la distanciation sociale entre « eux » et « nous » : les responsables politiques et administratifs locaux plus à l’écoute du pouvoir central, devant impérativement appliqués « leurs » circulaires et les professionnels de santé confrontés directement à la population en attente d’informations précises sur les différents vaccins. Le personnel de sante observe que leur travail difficile, marqué par des aléas de tout ordre, (pénurie de moyens, malentendus multiples avec leur hiérarchie administrative), est orphelin de toute reconnaissance sociale par les pouvoirs publics. « Ce n’est pas un endroit pour travailler. Personne n’est venu nous voir pour s’enquérir de nos conditions de travail : pas de ventilateurs, pas d’eau pour boire. Au début, le wali (le préfet) est venu le premier pour inaugurer le lieu et après, c’est fini ! Ils nous ont laissés tomber. Avant, je pouvais rester jusqu’à 15h de l’après-midi, maintenant à 12h, je pars parce qu’il fait très chaud ». (médecin généraliste, 50 ans, 20 ans d’expérience, sexe féminin, polyclinique Oran).

Des situations confuses sont aussi prégnantes. Face au nombre important de personnes présentes à la polyclinique, le personnel paramédical soumis à la pression, a remis aux personnes un ticket portant un numéro d’ordre. De ce fait, la liste préalable des personnes inscrites, était provisoirement suspendue.

Le discours politique volontariste et normatif (« il faut que…) s’est imposé aux responsables sanitaires, souvent au détriment de l’organisation rigoureuse et décentralisée donnant de la visibilité et de la transparence à la « campagne » de vaccination de proximité sociale. Suffit-il d’évoquer avec beaucoup de suffisance, l’impératif d’une « vaccination de masse », privilégiant une posture d’autorité qui contraste avec le souci de s’appuyer sur les acteurs locaux, les associations de malades, les étudiants en médecine ? Leur absence produit des effets pervers centrés sur les multiples incertitudes qui sont autant de perplexité et d’inquiétude pour les populations face aux vaccins Anti-Covid (peu d’informations données aux personnes vaccinées rarement soumises à une consultation pré-vaccinale détaillée sur leurs antécédents pathologiques, etc.).

Fragilisé par des élections législatives organisées le 12 juin 2021, dévoilant leur fiction politique, du fait de son boycott par plus de 80% de la population, le pouvoir algérien ne pouvait que s’inscrire dans la continuité politique, activant ce qu’il sait le mieux « faire », à savoir la « greffe » de mesures autoritaires en rupture avec les attentes de la population. Le politique opère un marquage important dans le fonctionnement au quotidien des structures de soins. Les personnes anonymes sont contraintes à l’errance sociale et thérapeutique en l’absence de toute objectivation d’une cartographie précise des centres et des espaces vaccinaux. « Revenez la semaine prochaine… ». «Inscrivez-vous et on vous appellera au téléphone», etc. Le flou socio-organisationnel reproduit à l’identique les multiples détournements des personnes détentrices du capital relationnel, seul critère « normalisé » dans la société, leur permettant d’assurer rapidement et dans la dignité sanitaire, l’acte vaccinal.

2-Un accès sinueux et inégal à la vaccination

Les instructions formelles émises d’une façon centralisée par le ministère de la santé (priorité aux professionnels de santé, aux personnes âgées de plus de 60 ans et atteintes d’une maladie chronique), en instituant l’impératif de s’inscrire sur la plate-forme produite par les autorités sanitaires ou dans une structure de soins dite « périphérique », ne semble pas suffisant pour éviter les détournements au profit des personnes ayant des affinités relationnelles avec le personnel de santé. La rareté des doses distillées de façon administrée et verticale dans les polycliniques, l’invisibilité sociale de la campagne de vaccination, ont favorisé les personnes informées, détentrices d’un capital culturel et relationnel élevé, leur permettant de capter prioritairement les premières doses de vaccin. « Nous avions au début reçu 20 doses. Le directeur les a ventilées au profit de ses amis » (médecin généraliste, 55 ans, 25 ans d’expérience dans une polyclinique, Oran).

L’observation fine des quartiers d’Oran montre bien l’absence de toute rigueur sanitaire, où la préoccupation politique majeure était focalisée sur l’organisation des élections législatives. Dans le langage ordinaire, le terme de « bled khalia », (pays déserté) est évoqué par la population.

 Même si parallèlement, certaines personnes enregistrées sur la « liste » officielle, référent explicite sur laquelle insiste lourdement le personnel de santé, ont pu être aussi contactées par téléphone pour se faire vacciner. Ce double jeu social à la fois visible formellement et celui plus détourné, privilégiant les affinités relationnelles, structure le processus vaccinal en Algérie. Plus précisément, la liste écrite objective les personnes prioritaires et le réseau plus informel des « amis et des parents », donnant sens au capital relationnel, représentent les deux pôles de sélection indissociables déployé dans le processus vaccinal. Face au public anonyme, le personnel de santé justifie (Boltanski, Thevenot, 1991) son travail au quotidien par une sentence forte : « inscrivez-vous et attendez votre tour. Nous n’avons pas encore reçu de vaccins ». Mais la rareté du vaccin peut-être retravaillée socialement : pour les « proches, il est toujours possible d’activer le réseau des collègues, en les orientant vers un autre centre de santé. « Dis que tu viens de la part de …», est toujours l’expression mobilisée pour les faire vacciner rapidement.

Des situations confuses sont aussi prégnantes. Face au nombre important de personnes présentes à la polyclinique, le personnel paramédical soumis à la pression, a remis aux personnes un ticket portant un numéro d’ordre. De ce fait, la liste préalable des personnes inscrites, était provisoirement suspendue. Ce qui n’a pas manqué de produire de la contestation explicite parmi les personnes qui avaient pris la peine de s’inscrire sur la liste et devant être vaccinées ce jour-là : « Je me présente le Jeudi 15 juillet 2021 à 7h30 la polyclinique située au quartier Belkaid (Oran). Les agents paramédicaux me remettent un ticket portant le numéro 21. J’attends patiemment mon tour. Les médecins se présentent vers 9h30. Ils allaient commence à appeler par ordre les détenteurs de tickets quand des contestations fusent dans la salle, parmi ceux qui sont inscrits sur le registre et se présentant pour se faire vacciner au jour indiqué. Finalement les médecins sou pression, vont se référer à une toute première liste des gens inscrits. Je suis contraint de quitter la polyclinique. Les tickets distribués de bon matin, ne sont plus valables » (79 ans, retraité, Oran).

Nos investigations montrent que durant les six premiers mois (février-juin 2021), le processus de vaccination Anti-Covid est très timide, discontinu, soumis aux multiples aléas dans un contexte sociosanitaire caractérisé par son opacité dans la diffusion des informations, qui deviennent autant d’instructions à respecter pour la population et le personnel de santé, sans pour autant que la santé citoyenneté puisse prévaloir dans les espaces de soins (Mebtoul, 2018). Au Centre Hospitalo-universitaire d’Oran, l’activité de la vaccination uniquement destinée aux professionnels de santé, a été dévolue au service de médecine du travail. Le discours des praticiens responsables de la vaccination, traduit une forme sociale de morosité à l’égard de celle-ci : « Trop de bruit pour peu de doses » (femme médecin du travail, chargée de la vaccination). Au 29 juin 2021, seuls 345 médecins et agents paramédicaux ont été vaccinés, sur 400 doses réceptionnées, pour un personnel de santé de 7780, soit à peine 5% d’entre eux. Ceci ne s’explique pas uniquement par le nombre réduit de doses de vaccins reçues mais aussi par les multiples hésitations vaccinales (Ward, Peretti-Watel, 2020) du personnel de santé. Elles ne s’apparentent pas au refus vaccinal, mais davantage à des attitudes de méfiance face aux effets secondaires et au degré d’efficacité des vaccins [3]. « Le personnel qui a accepté de se faire vacciner est celui qui a vu la mort de collègues à l’hôpital, qui a souffert » (médecin du travail).

  Certains professionnels de santé attendent que le processus de vaccination soit amorcé à l’hôpital, pour s’engager ultérieurement à être vaccinés « Face à l’inconnu, il fallait attendre que les premiers les plus « courageux » ou ceux qui sont d’emblée convaincus qu’il faut se faire vacciner, pour franchir le premier pas, donc attendre les résultats des « cobayes » qui se sont lancés au début dans « l’aventure » vaccinale » femme, médecin du travail, CHU d’Oran). La prudence, la peur et le souci à l’égard des effets secondaires éventuels, autant de postures qui ne semblent pas absents parmi les médecins qui assurent l’acte de vaccination. « Nous téléphonons par nos propres moyens aux collègues qui ont accepté de se faire vacciner pour leur demander le soir même de leurs nouvelles ». ( médecin du travail, femme).

Le doute et les multiples sinuosités liés au processus vaccinal Anti-Covid, qui traverse de larges pans de la société, ne semble pas être sans liens avec l’absence d’audace politique de proximité avec la population. Le pouvoir algérien s’accroche à la promesse publique devant permettre de produire un sentiment de « fierté nationale », en annonçant la fabrication en Algérie du vaccin russe « Spoutnik » dès le mois de septembre 2021. Le mot « vaccination de masse » est mobilisé durant le mois de juillet 2021 par les responsables sanitaires. Ils reconnaissent explicitement la gravité de la situation sanitaire en raison de la recrudescence des cas contaminations (plus de 1000 par jour). L’observation fine des quartiers d’Oran montre bien l’absence de toute rigueur sanitaire, où la préoccupation politique majeure était focalisée sur l’organisation des élections législatives. Dans le langage ordinaire, le terme de « bled khalia », (pays déserté) est évoqué par la population. L’ordre de vie est dominé par la profusion de vendeurs informels, l’invisibilité des pouvoirs et des « représentants » locaux, dévoilant leur distance sociale avec la population. Les espaces publics sont dès lors malmenés par la transplantation routinière et ordinaire des détritus qui inondent les recoins des rues et les trottoirs. 

Enfin, après l’interdiction des manifestations du Hirak, sauf en Kabylie, le pouvoir transforme l’ordre urbain en un ordre répressif à partir du mois de mai 2021. Dans ces conditions politiques marquées par l’interdit de dire librement, le processus vaccinal peut difficilement s’identifier à une campagne de vaccination décrispée, permettant d’accéder à une adhésion de la population. La pression et l’influence familiale, la peur du virus et un volontarisme précipité imposé au personnel de santé, semblent autant d’éléments dominants dans ce sursaut vaccinal qui n’émerge réellement qu’à partir du mois de juillet 2021.

3- La famille : un médiateur incontournable dans le sursaut vaccinal

L’institution familiale se substitue en partie aux pouvoirs publics locaux, en « s’habillant» du statut de groupe organisateur de la vaccination. Elle assure l’information et parfois l’orientation du proche parent vers une structure de soins sélectionnée, dont l’attente leur semble moins longue. Elle n’hésite pas aussi à le mettre directement en contact avec un membre du personnel de santé qui intègre son réseau de « connaissances ». La confiance, le respect et une autorité reconnue à l’égard du proche, attribue du sens à l’engagement vaccinal. La décision de recourir à une structure de soins sous influence familiale, réduit les doutes vaccinaux liés à la peur des effets secondaires du vaccin. Ces derniers intègrent une forte charge cognitive souvent controversée et socialisée par les médias et les réseaux sociaux dans la société algérienne.

« J’ai été informée par un membre de ma famille qui habite à proximité du dispensaire. J’ai hésité à me faire vacciner en raison de la peur des effets secondaires rapportés dans les discussions au sein de la famille» (Amina, 40 ans, sans profession, 1ère dose Sinovac, vaccin chinois, 11 juillet 2021).

Le choix du centre de vaccination est aussi l’objet de tractations familiales. Les personnes sont à la quête d’un espace de soins qui leur donne satisfaction, en réduisant l’attente et en leur permettant d’accéder aux informations sanitaires souhaitées. Nos recherches antérieures ont montré que les personnes, tout en étant silencieuses, observent finement le fonctionnement au quotidien de l’espace sanitaire (Cresson, Mebtoul, 2010). « J’ai été informée par la famille qu’au dispensaire, on vaccinait. Ce qui est beaucoup moins contraignant que la polyclinique où il y a trop de monde et que le temps d’attente est trop long. J’ai un peu hésité à me faire vacciner contre le Covid en raison de FaceBook. Au dispensaire, il y a une bonne organisation. Le médecin m’a pris la tension. On m’a mis en observation pendant un certain temps. Mais pour l’information, il reste beaucoup à faire… » (Chérifa, 50 ans, sans profession, 1re dose de vaccin chinois, Sinovac, 11 juillet 2021).

 La dimension relationnelle construite dans un espace de soins donné entre le personnel de santé et les usagers est centrale pour assurer sereinement l’acte de vaccination. La façon dont il est assuré n’est pas neutre ou strictement technique. L’interaction entre les protagonistes est productrice de jugements positifs ou négatifs (Mebtoul, 2015). Les patients n’hésitent pas à les socialiser dans leur entourage familial, de voisinage et professionnel. La construction sociale de la réputation de la structure de soins, ne peut pas être sous-estimée dans une campagne de vaccination dont l’objectif premier est de permettre l’adhésion volontaire de la population même parmi la catégorie sociale détentrice d’un capital culturel élevé. « Mon épouse est dentiste. Elle travaille au dispensaire. Elle m’a informé que les gens se font vacciner dans son lieu de travail, sans aucune contrainte. On hésite pour se faire vacciner car on n’arrive pas à avoir des informations claires sur la vaccination. On se fait vacciner parce qu’on a peur de la maladie, même si les effets secondaires ne sont pas clarifiés. La séance de vaccination s’est bien déroulée. Je suis satisfait. Le médecin m’a pris plusieurs fois la tension car je suis diabétique et hypertendu » (Ahmed, 62 ans, enseignant-universitaire, 1ère dose de Sinovac, 11 juillet 2021).

Le choix du centre de vaccination est aussi l’objet de tractations familiales. Les personnes sont à la quête d’un espace de soins qui leur donne satisfaction, en réduisant l’attente et en leur permettant d’accéder aux informations sanitaires souhaitées. 

Ce travail cognitif invisible, non reconnu et gratuit assuré par la famille qui permet l’accélération de la vaccination Anti-Covid de ses proches, intègre le quotidien ordinaire, banal, allant de soi, défini par le philosophe français Henri Lefebvre (1968), par « la somme des insignifiances ». Il est pourtant central dans le sursaut vaccinal observé dans les espaces socioprofessionnels et publics. Faire uniquement référence au système de santé officiel dans l’appréhension de la question vaccinale, c’est souvent oublier que les décisions de recours aux soins, relèvent avant tout de la dynamique familiale qui capte et mobilise un savoir d’expérience et un « savoir-juger » (Arborio, 2001) important, dévoilant que la frontière avec le savoir médical est toujours poreuse (Cresson, 2001).

Epilogue

Nous avons évoqué le terme de processus vaccinal caractérisé par des temporalités socio sanitaires contrastées, en montrant dans un premier temps, un attentisme politique qui aura duré plus de cinq mois, non seulement en raison de la rareté des doses de vaccins, mais aussi de la lenteur dans le faire vaccin, n’étant pas sans liens avec la conjoncture politique où vont s’imbriquer les interdits politiques, la mise en œuvre d’un ordre répressif et l’organisation des élections législatives du 12 juin 2021. Dans un second temps, le pouvoir est contraint face à l’accroissement des cas de contamination, de multiplier les pôles de vaccination dans de nombreux espaces publics, en privilégiant un volontarisme autoritaire et administré pour donner un sens immédiat et rapide à l’acte de vacciner producteur d’inégalités entre ceux qui sont détenteurs du capital relationnel et les anonymes contraints à l’errance sociale, à l’attente et aux difficultés d’accéder à des informations précises sur le sens à donner aux vaccins. Aujourd’hui, trois éléments semblent au sursaut vaccinal qu’il est possible d’identifier à une triple pression : celle des responsables sanitaires conduits, même dans l’opacité à s’inscrire dans l’urgence vaccinale, la peur face aux nouveaux virus Delta Et Alpha, devenant des actants importants, au sens où ils assurent un rôle d’accélérateur de la vaccination.

 Enfin, la famille se substitue aux médiateurs officiels absents de l’espace public, notamment les associations de malades, en opérant un travail cognitif et de soutien important pour encourager ses proches à réaliser l’acte vaccinal. 

Le contenu de cette publication est l’entière responsabilité de Assafir Al Arabi et n’exprime pas obligatoirement les positions de Rosa Luxembourg Institute.

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Références bibliographiques

-Arborio A.M, 2001, Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris, Anthropos.

-Boltanski L., Thevenot M., 1991, De la justification. Les économies de grandeur, Paris, Gallimard.

-Canguilhem G.,2013, le normal et le pathologique, Paris, PUF.

-Cresson G., 2001, «Les soins profanes et la division du travail entre hommes et femmes », in : « Aïach P., Cèbe D., Cresson G., Philippe C., (sous la direction), Femmes et Hommes dans le champ de la santé. Approches sociologiques, Rennes, ENSP, p. 303-328.

-Cresson G., Mebtoul, 2010 (sous la direction), Famille et Santé, Rennes, Presses de l’EHESP.

-Foucault M., 2001, Dits et écrits II., 1976-1988, Paris, Gallimard.

-Lefebvre H., 1968, La vie quotidienne dans le monde moderne, Paris, Gallimard.

-Mebtoul M., 2015, (sous la direction), Les soins de proximité en Algérie. A l’écoute des patients et des professionnels de santé, Oran, l’Harmattan/GRAS.

-Mebtoul M., 2018, ALGERIE. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.

-Mebtoul M., 2021, Covid-19. La mise à nu du politique, Alger, éditions Koukou.

-Mouffe C., 2016, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel.

-Vailly J., Niewöhner J., Kerhr J., 2011, (sous la direction), De la vie biologique à la vie sociale. Approches sociologiques et anthropologiques, Paris, La Découverte.

-Ward J.K., Perreti-Watel P., 2020, « Comprendre la méfiance vis-vis des vaccins : des biais de perception aux controverses », Revue française de sociologie, 61-2, 2020, 243-273. 

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[1] Voir notamment dossier sur les vaccins en Afrique, in : Journal Le Monde du 11 et 12 juillet 2021.
[2] Officiellement, le pouvoir algérien annonçait fièrement le nombre réduit de cas contaminations oscillant entre 300 et 350 quotidiennement durant la période de février à juin 2011. Il est contraint de reconnaître à partir du mois de juillet 2021, qu’il s’élève désormais à plus de 1000 cas, dévoilant la saturation dans les hôpitaux dépassés par le nombre de malades atteints du Covi-19 et l’accroissement des décès dépassant formellement vingt par jour.
[3] Voir notamment, l’article de Jeremy K. Ward, Patrick Perreti-Watel (2020) : « comprendre la méfiance vis-à-vis des vaccins : des biais de perception aux controverses ». Ils montrent pour le cas de la France, que les hésitations vaccinales sont plus le fait d’agents sociaux détenteurs d’un capital culturel élevé, leur permettant de s’inscrire dans ce qu’ils nomment le « santéisme », c’est-à-dire la posture consistant à questionner de façon critique et autonome le fonctionnement des institutions sanitaires mais aussi les incertitudes médicales. N’oublions pas que le contexte sanitaire est français reste dominé par des scandales sanitaires importants (le sang contaminé, la vache folle, le médicament médiator, etc., qui n’ont pas manqué d’accentuer la défiance des praticiens de la santé à l’égard des autorités politiques. 

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