Une symphonie algérienne inachevée

C’est dans les têtes qu’il s’est passé quelque chose de libérateur, comme s’il était devenu soudain possible de devenir les acteurs de nos destinées après des décennies passées à nous taire.
2021-01-15

Omar Zelig

Réalisateur, producteur radio, Algérie


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Le Hirak dans les rues de la capitale algérienne.

Cette publication a bénéficié du soutien de Rosa Luxembourg Institute. Ce texte peut être reproduit entièrement ou partiellement à condition de citer sa source.

Si, pendant plus d’un an, le mouvement populaire a mobilisé des foules dans les grandes villes d’Algérie, à partir du 22 février 2019, et s’est arrêté pour cause de crise sanitaire, il est temps de faire le point sur ce qui s’est passé en nous dans ces journées particulières, de voir ce qu’il en reste quand on a l’impression d’avoir tout oublié, et de recenser les traces qu’il a laissées dans nos imaginaires, nos manières d’être, de créer et d’espérer, de se convaincre que ce n’était pas pour rien.

Déjà il y a eu quelques livres collectifs, quelques films diversement appréciés, il y en aura d’autres, mais c’est dans les têtes qu’il s’est passé quelque chose de libérateur, comme s’il était devenu soudain possible de devenir les acteurs de nos destinées après des décennies passées à nous taire.
Peut-être se mêlera-t-il un zeste de mélancolie à ces réminiscences, l’ambiance actuelle étant plus aux règlements de comptes, aux arrestations de dizaines de ses animateurs, aux débats idéologiques et aux divisions sans grandeur, mais il faut quand même se livrer aux retours en arrière pour ne pas désespérer de l’avenir radieux.

Préliminaires de l’amour citoyen

Nous avions de bonnes raisons d’être en révolte, et notre humiliation s’incarnait dans l’image de ce président gâteux dans sa chaise roulante, s’accrochant au pouvoir comme un pou, avec des gouvernants méprisants se partageant le pouvoir avec des cercles d’intérêts privés qui avaient mis ce pays sous leur coupe, pompant ses richesses sans vergogne et interdisant toute expression libre, toute critique, toute ambition pour qui n’avait pas la carte de ce club très privé dont on ne savait plus très bien s’il représentait l’état, le régime, le système, les services, ou quelque chose d’émergent comme une mafia spécifique. Sentiment exacerbé par l’affaire dite des 700 kilos de cocaïne découverts au port d'Oran et qui impliquait des individus gravitant dans les cercles proches du pouvoir.

Ce « jour béni » n’était pas venu d’un seul coup comme un orage dans un ciel serein, des signes étaient manifestes pour ceux qui voulaient voir, médiatisés par de nouveaux médias.
Sur Berbère TV ou El Magharibya, défilaient déjà tout ce qui nous tenait lieu d’opposition estimant, pragmatique, qu’à tout prendre il valait mieux faire entendre sa voix sur ces médias satellitaires plutôt que de continuer à être interdite sur les médias nationaux discrédités jusqu’à l’insulte, « chaine de la honte, qanat el 3ar » en contre- exemple d’ El Magharibiya basée à Londres , et islamiste, qui finira sacrée par une partie de la population exaspérée «Chaîne du peuple, kanat echâab ».

Les réseaux n’étaient pas en reste, le politique y avait fait irruption avec les têtes connues de nous, et l’un des influenceurs qui perçait, c’était le jeune Amir dz qui, à partir « de l’étranger », avait réussi à s’imposer voire à être crédible pour une grande partie de la population en fustigeant les mœurs dissolues des cercles du pouvoir et de sa progéniture, mixées de révélations plus scandaleuses sur la corruption et ses tentacules…

Quelques-uns de ses followers avaient été arrêtés, avant le 22 février, dont des relatives, vedettes de la télé qu’on avait vus hallucinées et menottées sur les écrans locaux. C’est là qu’on a pu juger de l’efficacité de la brigade de cybercriminalité créée il y a quelques années, qui s’est mise à ficher toutes les grandes gueules un peu naïves qui avaient cru trouver sur les réseaux un espace de liberté pour tout dire. La suite, hélas, nous prouvera qu’ils avaient beaucoup travaillé.

Et c’est au Maroc voisin, dont nous suivions les manifestations, que nous emprunterons le mot « Hirak » qui fera débat, pas orthodoxe pour les puristes de la langue d’El Moutanabbi, mais comme il sonnait bien, une idée de mouvement et de perversion identitaire des codes linguistiques jusqu’alors en vigueur... Du Hirak rifi au Hirak cha3bi, le terme fut adopté, ébauche peut-être d’un Maghreb des peuples.

Avec l’annonce du cinquième mandat pour ce président pathétique, l’insupportable devenait plus général, même l’humour algérien ne parvenait plus à masquer la profonde humiliation que générait cette comédie du pouvoir qui prétendait encore nous faire jouer le rôle de figurants dociles tout en utilisant ce corps absent.

« La casa d’El Mouradia » sortie en 2018, par le club de foot algérois, l’USMA, et devenu un succès après son interprétation par le collectif « Ouled el Bahdja ». Puis durant le Hirak, le même chant est repris par les clubs de foot rivaux. Cela augurait déjà d’un changement de paradigme.

En ouverture, il y eut le 16 février 2019 une grande marche à Kherrata, lieu historique et symbolique des grandes manifestations du 8 mai 45, cette ville où des dizaines de milliers d’algériens furent massacrés par les colons et sa police parce qu’ils croyaient qu’eux aussi avaient gagné le droit à la liberté… Autre image, à Khenchela, le 19 février, des manifestants contraignant la mairie à descendre de sa façade la bannière avec le portrait du président, signifiant le rejet absolu du culte de la personnalité grotesque auquel nous étions habitués pendant vingt ans de règne…

Et puis surtout, il y avait eu sur YouTube ces vidéos de supporters chantant à tue-tête dans les stades les hymnes de leurs clubs, lançant des slogans politiques sans concessions, dans la belle langue populaire que peuvent utiliser les ultras pour occuper ce canal d’expression libérée impossible à interdire, écrasant, déjà, par le nombre, la foule soudée et organisée autour de cette passion qu’est le foot.

Ces moments de vérité, que l’on s’intéresse au foot ou pas, émerveillaient simplement par le culot, la syntaxe, la poésie et le radicalisme de ces gaillards… On avait particulièrement remarqué, en 2018, la chanson de l’USMA, un des clubs algérois, et sa « casa d’El Mouradia », clin d’œil à la série télé et au quartier où siège la présidence, devenu succès après son interprétation par le collectif « Ouled el Bahdja », sans nous douter encore qu’elle deviendrait l’hymne du Hirak.

Ce sont probablement ces milliers de supporters qui, dès le 22 février, brisèrent le mur du silence et donnèrent du courage aux indécis, pour un mouvement inédit par son ampleur et sa durée, et sans effusion de sang, ce qui est notable dans un pays encore traumatisé par les horreurs passées.

Ce vendredi, il y avait donc une certaine appréhension dans l’air, comme toujours sous nos latitudes policières, mais la force du nombre et le pacifisme affiché des manifestants laissaient les flics plus désemparés qu’autre chose, attendant des ordres pour foncer dans le tas, ordres qui à l’évidence ne venaient pas.

La casa d’El Mouradia

Et pourquoi ne pas le transcrire ici, cet hymne, dans la novlangue habituelle de la génération numérique, telle qu’elle est transcrite sur le site des supporters, mixant les caractères latins et les chiffres arabes, parce que s’il y eut révolution, c’est aussi et probablement d’abord dans la langue, la derja, la langue populaire, la langue de la rue comme disent avec un certain mépris les lettrés puristes, mais qui prouvait à cette occasion qu’elle pouvait tout dire de nos complexités et qu’elle était comprise par tous.

Sa3et lefdjer ou ma djani noum
Rani nconssomi ghir bchwia
Chkoun e seba w chkoun nloum
Melina lem3icha hadia

Dès le premier couplet, on comprend que c’est un jeune issu d’un quartier populaire qui parle, insomniaque au point de ne pas trouver le sommeil alors que retentit l’appel à la prière de l’aube, pauvre parce qu’il consomme avec parcimonie son bout de hachich, perdu dans des questions existentielles sur les causes de son malheur, passant du « je » au « nous » : « nous en avons marre de cette vie-là ! »

F louwla n9olo djazet
7chawhalna bel 3ochriya
F tania la7kaya banet
La casa d’el mouradia

Le récit bascule dans un cours d’histoire pop, au début ils nous ont niqués, farcis en nous faisant peur avec « la décennie », (la guerre civile) mais pour le deuxième mandat, les choses sont devenues plus claires, on était dans la casa d’El Mouradia, comme dans la Casa de papel, la série sur un casse.

F talta lebled chyanet
Bel massale7 e chakhssia
F rab3a l poupiya matet
W mazalet l9adiaa

Pour le troisième mandat, le pays a maigri, vampirisé par les intérêts personnels
Et pour le quatrième, la poupée est morte (Bouteflika), et on en est toujours là

Wel khamsa ray teswivè
Binathoum ray mebniya
Wel passé raw archivé
La voix ta3 l7ouria

Le cinquième est annoncé, entre eux tout est ficelé
Et le passé est archivé, avec la voix de la liberté

Viragena lhadra privé
Ya3rfoh ki yt9iya
Madrassa w lazem cévé
Bureau ma7w el oummia

« Notre virage » est la place des ultras dans le stade, on y parle en privé, et c’est quand on dégueule nos mots qu’ils nous reconnaissent, c’est une école, il te faut un CV, c’est un bureau d’alphabétisation.

Ça sonne à l’oreille, les métaphores sont belles. C’est à la fois personnel et collectif, ça cristallise les idées du moment, ça résumait bien ce qu’on avait en tête sans avoir les mots pour le dire.

Ce sont probablement les milliers de supporters des clubs de foot qui, dès le 22 février, brisèrent le mur du silence et donnèrent du courage aux indécis, pour un mouvement inédit par son ampleur et sa durée, et sans effusion de sang, ce qui est notable dans un pays encore traumatisé par les horreurs passées.

Et ce chant, dès le début du Hirak, a été repris, non pas uniquement pas les supporters de l'USMA, mais aussi par ceux du CRB à l’est de la capitale, et du MCA à l’ouest … et qu’un même chant soit repris par les clubs rivaux, cela augurait déjà d’un changement de paradigme.

Après, tout le monde s’y est mis, les jeunes, les anciens, des beaux quartiers aux cités, des bourgeois francophones de la com aux mères de familles espérant quelque chose de mieux pour leurs enfants, des populistes aux néo nationalistes en passant par les berbéristes, on était soudain d’accord sur le sens de l’histoire donné par cet hymne, et on en tirait la même conclusion : non à un cinquième mandat...

Et les slogans suivirent, dans la rue en délire, dans une espèce de créativité collective, allant de la bravade face aux flics en nombre, « makanch el khamssa ya Bouteflika (pas de cinquième) », « djibou l’bri/ (ramenez la « brigade de recherche et d’intervention », les méchants, donc) djibou sa3i9a (forces spéciales de la gendarmerie) » mais aussi d’appels à la fraternité, « djich, Cha3b, khawa khawa », « na7i el caskita ou arwah m3ana » (enlève la casquette et rejoins nous) ; aux revendications éthiques contre le capitalisme sauvage « klitou el blad ya serra9ine (vous avez bouffé le pays bande de voleurs).

Un rituel, et avec lui un itinéraire se sont installés. À Alger, après la prière du vendredi, les cortèges partent de l’est et de l’ouest populaire de la capitale, pour converger au centre-ville et ses immeubles haussmanniens. C’est comme un pèlerinage avec ses étapes.

Quelques petites pancartes timides commencent à apparaître : « Non à la hogra » mépris), « massira silmiya », le pacifisme comme une évidence, mille fois répétée, un bouclier, un désir contre la violence possible. Des références à la culture mondialisée, Game of Thrones ou les Simpsons voisinent avec des répliques cultes d’acteurs populaires de Athmane Ariouet à l’inspecteur Tahar.

Dans les rues d'Alger.

Et, emblématique, le drapeau national brandi au bout d’une canne à pêche ou mis en cape, à la fois comme une revendication et comme une armure, pour attester de la noblesse des sentiments dans une période où on ne savait toujours pas si les flics allaient devenir méchants… De fait, ils ne le furent pas trop, tout n’a pas fini dans un bain de sang, quelques grenades lacrymogènes pour bloquer ceux qui voulaient monter jusqu’à El Mouradia, canons à eau, et puis le « Nimr », un engin monté de baffles puissantes censées émettre un son si insupportable qu’il repousserait tout manifestant dans le néant, dans le cadre de « la gestion démocratique des foules ».

C’était joyeux comme un carnaval, une bacchanale de printemps, une ziara populaire et inclusive d’une gaité communicative, des chœurs en rythme et des cœurs battants, et semaine, après semaine, s’imposant comme l’évidence qu’il se passait, vraiment, quelque chose d’inédit sous nos latitudes, de la fierté et de la dérision, et l’incroyable plaisir de se sentir forts et ensemble, peut être invincibles.

Une clameur nouvelle montait de nos villes, qui disait qu’on était tous frères et soeurs et qu’on aimait ce pays, qu’il avait une histoire, et sortaient les portraits des héros purs, Ali la pointe le mauvais garçon mort en héros dans la bataille d’Alger, le sourire de Benmhidi aux mains de ses bourreaux, Hassiba ben Bouali la belle martyre préférant mourir plutôt que se rendre, et des vieux drapeaux de la révolution, reliques précieuses sorties des armoires, bref, il n’était plus question de laisser l’Algérie entre les mains d’une association de malfaiteurs quand on était issus d’un peuple qui avait réalisé l’une des plus grandes révolutions du siècle dernier.

C’était un poème collectif qui faisait sens et qui prenait corps, porté par des milliers de voix en phase :

Djoumhouria machi mamlaka ( Ceci est une République, pas un royaume) Ouyahia dégage (le premier ministre honni)
Had Echa3b la yourid Bouteflika ou sa3id ( Ce peuple ne veut ni de Bouteflika, ni de son frère Saïd)
Bouteflika Ouyahia houkouma irhabiya (gouvernement terroriste)
Yonamar me had el pouvoir (il y en a marre de ce pouvoir)
Ya Ouyahia ras el hmar dzair machi souria (« Ouyahia tête d’âne, l’Algérie ne sera pas la Syrie », ce qu’il avait prédit.)
Cha3biya machi hizbiya (« Populaire pas partisane »)
Allah Allah ya baba djina nahouw l 3issaba (« On est venus enlever le gang », sur un air pop)
Eh ho nahouw El 3issaba ou nwellou labes (Hé ho enlevez le gang et on ira bien)
Ba3ouha el khawana (les traitres l’ont vendue, l’Algérie)
El bled bledna ou ndirou raïna (« C’est notre pays et on fait ce qu’on veut »)
Houkouma fessda système l3raya (« Gouvernement corrompu, système voyou »)
Matahchouhelneche manache nwaya (« Vous ne nous aurez pas nous ne sommes pas niais)
Ah el moustache maranache mla7 (« Oh la moustache (surnom du véhicule de police anti-émeute portant une grue devant comme une moustache) nous ne sommes pas bien »
Maranache khayfine koul djem3a khardjine (« Nous n’avons pas peur, tous les vendredis nous sortirons »)
Ugh ugh les indiens, (pour pousser des cris étranges, mimer la guerre entre les indiens et les cow boys)

Espoirs et désillusions

Un rituel et avec lui un itinéraire se sont installés. À Alger, après la prière du vendredi, les cortèges partent de l’est et de l’ouest populaire de la capitale, pour converger au centre-ville et ses immeubles haussmanniens. C’est comme un pèlerinage avec ses étapes, la grande poste et ses marches, bâtiment colonial de style orientalisant, l’avenue Pasteur, et sa clinique devant laquelle tout le monde fait silence pour ne pas déranger les malades. Les escaliers le long du lycée Omar Racim deviennent une scène improvisée pour des chorales de jeunes supporters qui imposent leur codes, leurs looks et leur langue aux classes moyennes ravies de se laisser faire, le tunnel des facultés et ses effets de réverbération des chants et des youyous, effet planant garanti, place Audin, retour devant les facultés dont les larges trottoirs accueillent des groupes fixes, des trotskistes réclamant une constituante, des féministes faisant « un carré », et puis, très vite, hélas, viennent s’ajouter les familles de détenus du hirak.

Il y a des garçons perchés dans les ficus taillés en carré le long des rues, ce sont des fruits étranges et joyeux. Il y a des banderoles, des affiches, des créations incongrues et des pavés inattendus, des hommes et des femmes portent leurs revendications et leurs espoirs sur leur dos à bout de bras, des pancartes écrites et pensées dans la nuit, dessinées et calligraphiées. En arabe bien sûr, mais aussi en anglais, en français, ou mélangées, par une génération qui a eu droit à l’éducation gratuite et obligatoire depuis soixante ans, et qui compte bien s’en servir.

C’était joyeux comme un carnaval, une bacchanale de printemps, une ziara populaire et inclusive d’une gaité communicative, des chœurs en rythme et des cœurs battants. Semaine après semaine, s’imposait comme l’évidence qu’il se passait quelque chose d’inédit sous nos latitudes, de la fierté et de la dérision, et l’incroyable plaisir de se sentir forts et ensemble, peut être invincibles.

Oui, on est souriants et on se fait beaux, c’est mélangé, trans –générationnel, trans- classes et mixte, les personnes à mobilité réduite sont là aussi, faisant corps avec la foule dans leurs chaises roulantes, c’est émouvant et citoyen. Les hommes surveillent leur langage, pas une seule grossièreté ne sera proférée dans un accord tacite pour que tout le monde se sente à l’aise, ce qui est notable dans des rues habituellement plutôt masculines où la référence au sexe viril et au vagin de leur mère fait partie du paysage sonore… Oui, on est encore ivres de bonheur et de cette chose incroyable qui nous arrive, comme si la méfiance était tombée entre nous et qu’on pouvait enfin faire peuple, ensemble et différents. Les commerçants ont fini par se rendre compte de l’absolu pacifisme de ces foules, pas une vitrine cassée, on nettoie après coup pour laisser la ville nickel, et ils ont donc rouvert leurs magasins dans les rues adjacentes, on peut boire et manger, acheter des drapeaux des fanions des badges, bonne ambiance, belles semaines où on se prend à rêver.

Un des grands changements induit par ces journées folles, sera notre rapport à l’image . A l’ère des smartphones, tout le monde devient le reporter de sa propre vie, on fait des selfies pour dire qu’on y était, mais aussi on accepte voire on demande aux gens de nous filmer, de nous photographier… Sewwar ! Sewwar! (photographie !) C’est inattendu dans un pays jusque-là plutôt méfiant à l’égard des objectifs, comme si on avait toujours peur de se voir voler son âme, et également de se dévoiler.

Il y a là comme la naissance d’un « je », d’une subjectivité à l’oeuvre qui se montre pour se faire reconnaître individu aspirant citoyen, étouffé jusqu’alors par ces mots écrasants comme « les masses populaires », « le peuple », « la famille », « la tribu », « les étudiants », « les femmes »…

Il y a là comme la naissance d’un « je », d’une subjectivité à l’oeuvre qui se montre pour se faire reconnaître individu aspirant citoyen, étouffé jusqu’alors par ces mots écrasants comme « les masses populaires », « le peuple », « la famille », « la tribu », « les étudiants », « les femmes », « la jeunesse et les vieux », « les kabyles », « les arabes », « les islamistes », « les démocrates » etc.

Dans les rues d'Alger.

Nous sommes là pour témoigner que nous sommes ce que Jean Sénac, ce poète algérien et singulier, assassiné à Alger, « des citoyens de beauté ». Sur YouTube il y a comme un film à grand spectacle qui attend d’être monté, mille points de vue, mille caméras, milles angles pour un même événement.

Et puis, Bouteflika tombe, le 2 avril. On le voit en djellaba grise à la télé, l’air furieux, prendre acte.

« Qu’ils s’arrachent tous »

Une télé d’infos venus de nos « voisins d’Orient » comme il en pullule, décide de faire un direct de la place Audin pour montrer quelques voitures klaxonnant de joie. La présentatrice baratine en langue arabe littéraire des généralités sur la satisfaction du peuple, et c’est là qu’intervient Sofiane, jeune pizzaiolo du quartier. Inattendu, il se plante, s’impose devant la caméra et déclare en derja : « Non, nous ne sommes pas contents, « lazem yetnahaw ga3 », il faut qu’ils se barrent tous », stupeur de la journaliste, qui lui demande de « traduire en arabe », « mais, lui répond-t-il sans se démonter, c’est celle-là notre langue », « hadhi hiya ederja ta3na » en guise de débrouillez-vous avec ça…

Immédiatement, Sofiane devient une icône, la posture du hirakiste radical qui non seulement revendique sa langue mère mais surtout, qui ne se doutait pas qu’il venait de doter le ras le bol général du mot d’ordre qu’il attendait dans une langue intraduisible : « yetnahaw ga3 », il ne s’agit pas d’arracher seulement Bouteflika de sa chaise, mais tout le « système », ce qui est évidemment plus compliqué.

En attendant, c’est le chef de l’armée qui prend les rênes. Le général Ahmed Gaïd Salah entre d’une manière inattendue dans l’histoire, en faisant arrêter divers véreux civils et militaires, en chantant la gloire du « hirak béni », mais en semant aussi les graines de la division, criminalisant le drapeau amazigh qui faisait partie de la panoplie des emblèmes de nos rues, avec le national et le palestinien, et ce tryptique identité, patriotisme et internationalisme, jusqu’alors harmonieux devient divisions, rancœurs, et débats secondaires.

Gaïd Salah entre d’une manière inattendue dans l’histoire, en faisant arrêter divers véreux civils et militaires, en chantant la gloire du « hirak béni », mais en semant aussi les graines de la division, criminalisant le drapeau amazigh qui faisait partie de la panoplie des emblèmes de nos rues, avec le national et le palestinien.

Et, au milieu, la petite voix libertaire, égalitaire, partageuse, idéaliste et passionnée du hirak des origines avait de plus en plus de mal à se faire entendre, les militants des structures classiques, au début sidérés par ce hirak qui ne leur devait rien, s’en mêlent et rappellent aux jeunes de ne pas trop faire la fête, aux féministes de ne pas trop la ramener, aux gauchistes que ce n’était pas le moment de la révolution sociale, on les appellera les « c’est-pas-le-moment », le mouvement pacifique s’enlise, même si restait encore ponctuellement le sens du rythme, et l’espoir de changer pacifiquement les choses pour aller vers le mieux…

Semaine après semaine, les slogans changent désormais, il faut « libérer les prisonniers », la colère se précise : les « généraux à la poubelle », de « dawla islamiya » à « magharibiya qanat echa3b », les groupes antagonistes émergent, le gros des troupes désertent un peu le rituel, des arrestations un peu au hasard font naître des comités pour leur venir en aide, beaucoup de détention préventive, insupportablement longues.

Et puis Abdelmadjid Tebboune est élu président, le 12 décembre, pas très bien, vu le contexte il y a eu beaucoup de boycottage, mais il est élu quand même. Pas vraiment une nouveauté, issu du même sérail et de la même génération que les précédents, pas de quoi calmer les plus radicaux des « hirakistes ».

Et puis Ahmed Gaïd Salah meurt, le 23 décembre, comme un symbole de cette classe du pouvoir octogénaire qui s’accroche pendant que la jeunesse s’époumone.

les slogans changent désormais : il faut « libérer les prisonniers ». la colère se précise : les « généraux à la poubelle ». Les groupes antagonistes émergent, le gros des troupes désertent un peu le rituel, des arrestations un peu au hasard font naître des comités pour leur venir en aide. Beaucoup de détention préventive, insupportablement longues.

Entretemps, toutes les stations symboliques de notre pèlerinage citoyen ont été investies, interdites par la police, des marches de la grande poste aux escaliers de l’avenue pasteur en passant par le tunnel mystique… On a pris l’habitude de marcher entre des murailles de fourgons de police alignés qui rétrécissent les passages, interdisent des itinéraires, et bloquent la liesse, entre les boucliers en plexiglas et les casques bleus. Internet est coupé, brouillé dès que les foules s’ébranlent, dans une tentative pathétique de contrôle de la communication.

A la sortie du tunnel

Bien sûr, dans les rangs des « hirakistes », on nie encore l’évidence, on veut se persuader que l’esprit du 22/02 existe encore, qu’il n’y a pas de défections dans les rangs, que le changement peut encore advenir pour peu que le peuple reste uni, mais il a du plomb dans l’aile le hirak, les mots et les slogans deviennent plus durs, on se traite facilement de khawana, traître, de harki, collabo, de ouled franssa, enfant de la France, on refuse tout compromis, tout dialogue, on s’épuise à clamer que personne n’est habilité à parler au nom du hirak, et à réclamer la libération des détenus d’opinion, les suprémacistes de la religion, de l'identité voire de l’armée en font des tonnes, et la pandémie du coronavirus, comme un allié mondial de tous les pouvoirs policiers, vient l’achever, autour de la mi-mars, lorsqu’est instauré le confinement.

Epilogue : La symphonie du nouveau monde

Abderrahmane Bensalem est musicien, son instrument, c’est le hautbois et ses amis l’appellent Bhar. Pour ce diplômé de l’école supérieure de musique, membre de l’orchestre symphonique des jeunes, compositeur à ses heures, le Hirak a d’abord été une musique obsédante. Loin des discours, ses oreilles entendaient une incroyable bande son, de rythmes, de transe collective, l’esprit plutôt que la lettre, les choeurs d’un pays continent qui, pendant un an, a sorti tous ses instruments, depuis les karkabous des 3aissaoua, au bendir des femmes kabyles qui, sur la place, chantaient à la manière de Cassandre, les mauvais jours, la peur, la faim et la résistance, en passant par les vuvuzela des stades d’Afrique du sud, les tambours, les derboukas, les mains qui frappent, les youyous, les sirènes des voitures de police... Cette bande son obsédante, qui nous reste dans les oreilles et que désormais chacun d’entre nous saura reconnaître à la première note, il a décidé de l’écrire, de l’orchestrer pour un orchestre symphonique... Et sur sa table les partitions s’entassent. Il en reste, en écoutant sa maquette, quelque chose d’essentiel. Plus de mots, plus de slogans, mais on reconnaît instantanément dans les envolées des cordes ou de la section des instruments à vent les grands airs du Hirak, son groove, ses syncopes, ses rages, ses espoirs, juste les harmoniques et la pulsation d’un peuple qui a osé rêver un jour un meilleur destin.

Aujourd’hui, dans ce pays propice à l’inattendu, nul ne peut prédire l’avenir de l’ambition de Bhar, Requiem, Hymne à la joie ou petite musique de nuit de la normalisation, le meilleur ou le pire, même si au fond on sait déjà que comme toujours ce sera le meilleur et le pire.

Avec toujours au cœur résistant, l’espoir qu’enfin, le peuple devienne chef d’orchestre.

Une partition de musique entre les mains de Bhar

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Témoignage:

Khadidja Markemal : « Pour une photographe, il y a un avant et un après le Hirak »

Khadidja Markemal est photographe professionnelle, pendant un an elle va s’attacher à un groupe de jeunes supporters, les adopter et être adoptée par la grâce de la photo.

Au début, prudente, elle ne se servait que de son smartphone, avant de passer à son appareil pro à la demande des jeunes qui voulaient de la qualité HD pour immortaliser la magie de ces moments. Elle témoigne ici qu’aucune frontière, homme/femme, riche/pauvre ne résiste au mouvement quand les individus s’emparent, libres, de l’histoire et laissent des traces.

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« Il n’y aurait pas eu le Hirak, on ne se serait peut-être pas rencontrés, on s’est connus dans les affrontements qu’il y avait eu au début, entre balles de caoutchouc et grenades lacrymogènes, on avait fini dans la maison de l’un d’entre eux, j’ai fraternisé avec ces jeunes aussi naturellement que ça. Moi, je voulais comprendre le Hirak, je voulais rencontrer un groupe, pas un individu ou une tendance, et témoigner du moment sans parti pris. On a vu la coupe d’Afrique ensemble, on partage des moments de nos vies, je suis allée au procès de l’un d’entre eux, ils ont fêté mon mariage, je suis invitée aux anniversaires du Mouloudia (club de football), on s’est rendus compte qu’on partageait au fond la même jeunesse, celle des enfants de l’an 2000.

C’était la première fois de ma vie professionnelle que je me retrouvais en immersion dans un groupe où on me demandait de prendre des images, de les partager, en confiance, même si j’étais la seule fille de la bande… J’ai adoré ça. Ils aimaient se voir, même sur les photos ratées, ils me dirigeaient aussi, pour que je leur fasse des portraits stylés, valorisants. Et pour ces jeunes qui jouent habituellement dans les stades, ce n’était pas uniquement pour faire du bruit qu’ils venaient marcher, c’était important, le public du Hirak, juchés sur l'entrée de la station de métro de la grande poste. Ils avaient le trac, comme de vrais artistes, et ils tenaient à faire de belles prestations. L’un d’entre eux a perdu trois doigts à force de taper sur sa derbouka, c'est un ancien du cha3bi qui avait rejoint la bande de la houma, du quartier.

Pour une photographe, il y aura un avant et un après Hirak, comme si l’espace public s’était soudainement ouvert à nous, le rapport avec la photo a changé, il y a même une culture de la photographie qui s’est développée, on apprend à mieux voir, à mieux regarder, on nuance, les gens ne nous voient plus comme des frimeurs, des menteurs ou des indiscrets mais comme des intermédiaires de la représentation de nos réalités. Les flics sont toujours méfiants, très loin de l’ouverture d’esprit du peuple. Chaque fois qu’ils m’arrêtent, ils veulent savoir si je vends mes photos à l’étranger, et pour eux, mes cartes d’artisan photographe ou d’artiste délivrée par le ministère de la Culture devraient me cantonner à faire les photos de mariage et de défilés de mode, des clichés d’intérieur, pas de nos rues parce que là, ça devient du journalisme, donc politique. Pour eux c’est l’ennemi. C’est archaïque comme mentalité. De toutes façons mes images ont été piquées de partout, j’ai même eu des journalistes qui ne se sentaient pas obligés de m’avertir quand ils utilisaient une de mes photos pour illustrer un papier qu’ils ne jugeaient pas utile de me faire lire non plus... ». On ne contrôle pas vraiment les partages et les appropriations sur les réseaux, et moi je partageais pour témoigner du moment, pas pour en tirer profit.

Les jeunes musiciens

Propos recueillis par Omar Zelig

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Les photos sont prises par la photographe Khadidja Markemal.

Le contenu de cette publication est l’entière responsabilité de Assafir Al Arabi et n’exprime pas obligatoirement les positions de Rosa Luxembourg Institute.

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1- Voir le témoignage de la photographe Khadija Markemal

Du Même pays: Algérie

Le Hirak algérien au temps du confinement

Omar Benderra 2020-11-08

La rupture entre le régime et l’essentiel de la société algérienne a été irrémédiablement consommée avec l’irruption soudaine et généralisée de millions de manifestantes et manifestants sur une scène politique...