Al-Garrah : face au stress hydrique, un village du sud égyptien opte pour l’énergie solaire

La situation d’al-Garrah, dont l’économie repose exclusivement sur l’agriculture, montre bien que, concernant le dossier de l’eau, les dirigeants ont toujours tenu les villages du sud à l’écart. En l’absence d’initiatives gouvernementales pour aider les cultivateurs indigents à changer le système traditionnel d’extraction de l’eau, les populations doivent en effet compter entièrement sur elles-mêmes pour créer l’extension agraire du village dans l’hinterland saharo-montagnard.
2021-07-10

Nada Arafat

"Mada Misr"

Omaïma Ismaïl

"Mada Misr"


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Ce dossier de publication entre dans le cadre des activités du ”Réseau de médias indépendants sur le Monde Arabe". Cette coopération régionale est réalisée par Al-Jumhuriya, Assafir Al Arabi, Mada Masr, Maghreb Emergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

al-Qarrah- ou « al-Garrah » comme disent ses habitants-, cercle de Abo Tesht dans le nord du gouvernorat de Qena, à l’ouest du Nil. C’est ici, dans ce village du sud égyptien dont l’histoire remonte aux Pharaons, que vit Mohammed Khaïry, dans une modeste maison entourée de champs verdoyants et de terres en friche.  A 29 ans, il a le visage buriné par le soleil brûlant du Saïd et marqué par la misère. Titulaire d’un diplôme technico-industriel, Mohammed Khaïry travaille dans l’agriculture depuis sa plus tendre enfance. Pourtant aujourd’hui, du fait de la pénurie d’eau, il n’arrive plus à cultiver les 7 feddans qu’il possède au sud du village. Et c’est malgré lui que, pour assurer la subsistance de sa famille, il est devenu conducteur.

Une situation que connaissent les habitants de nombreux villages de Haute-Égypte : ceux que la population locale appelle les villages de « la ligne de montagne », et qui souffrent du stress hydrique au sens strict du terme, c’est-à-dire de la « difficulté d’accès à l’eau ».

En raison de leur éloignement du Nil et de leur situation en hauteur, ces localités ont dû pendant longtemps extraire l’eau des puits au moyen de moteurs diesel… jusque qu’à ce que le gouvernement supprime le soutien à l’énergie dans le cadre du programme de « réforme économique » pour lequel le Fonds Monétaire International (FMI) lui a, en 2016, accordé un prêt de 12 milliards USD. Le diesel étant devenu inabordable, certains ont fini par se détourner totalement de l’activité agricole, tandis que d’autres ont cherché des solutions de rechange, dans la complète indifférence des autorités concernées.

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La localité d’al-Garrah, qui compte environ 15 000 âmes, est essentiellement tournée vers l’agriculture. Les terres arables sont divisées en deux parties : l’une à l’est, avec 700 feddans de vieilles parcelles proches du Nil et arrosées par les canaux dérivés ; et l’autre à l’ouest, avec quelque 2 000 feddans de terre désertique et montagneuse, situés à l’écart du fleuve et irrigués par l’eau des puits, et dont, sous la pression démographique, la population a entamé le défrichement il y a une trentaine d’années. Le père de Mohammed Khaïry a été l’un des premiers à exploiter la montagne. Il a réussi à récupérer 7 feddans, qu’il a ensuite transmis à son fils. Ce dernier en a tiré la subsistance de la famille jusqu’à ce que la décompensation de l’énergie et la libération des changes le contraignent à abandonner l’agriculture.

 Mohammed Khaïry s’est pourtant obstiné, cultivant sa terre durant trois années. Mais en 2018, il a déclaré forfait, incapable de faire face au coût de l’accès à l’eau. « Avec l’augmentation des tarifs du gaz, la terre ne rapportait plus », explique-t-il à Mada Masr. « Pendant trois ans, saison après saison, je n’ai fait qu’accumuler les pertes et je me suis endetté. Alors, j’ai décidé de renoncer à l’agriculture ». La baisse du subventionnement de l’énergie a fait grimper le coût de l’accès à l’eau d’irrigation, le litre de diesel passant au fil des ans de 1.6 livre à 7 livres.

La terre doit être irriguée en moyenne trois fois par mois, et chaque opération nécessite « deux bidons de diesel de 40 litres » par feddan, indique l’ancien cultivateur. Alors qu’avant les décisions gouvernementales, cela coûtait environ 128 livres, le prix est ensuite monté progressivement jusqu’à 270 livres.

  Selon les interlocuteurs de Mada Masr, les besoins quotidiens en eau pour les cultures d’été (melons, tomates, luzerne, maïs) grimpent avec les températures, ce qui augmente le coût de l’accès à l’eau et rend l’agriculture quasiment impossible en cette saison dans les villages de « la ligne de montagne ».

Conséquence de cette situation, les mieux lotis ont décidé de ne travailler qu’une partie de leurs terres, tandis que d’autres se limitent aux cultures d’hiver, indique un ingénieur agronome sous couvert de l’anonymat.

En quête d’une autre source de revenus, Mohammed Khaïry a saisi l’occasion de partir en Arabie saoudite avec son frère, abandonnant la terre familiale en friche. « Avec la pauvreté qui sévit à al-Garrah, on n’a pas le choix. J’ai dû laisser derrière moi une maison, un enfant et une terre que je ne peux plus cultiver ».

Cette situation est loin d’être unique. L’histoire de Mohammed ressemble à celle d’autres agriculteurs du village. N’arrivant plus à exploiter son lopin, Ashraf Atef, 34 ans, est devenu valet de chambre dans un hôtel de Marsa Alam sur la Mer Rouge. Après avoir terminé ses études au Caire, il a travaillé plusieurs années, parvenant difficilement à tirer bénéfice de la culture des 5 feddans hérités de son père, et que son oncle cultive à sa place et à la place de ses frères. Mais ces rentrées financières se sont arrêtées il y a environ six ans, en raison des mesures gouvernementales.

De retour à al-Garrah après avoir perdu leurs emplois du fait de la pandémie de Corona, Mohammed et Ashraf ont constaté que, grâce à l’énergie solaire, certains voisins avaient réussi à remettre leurs terres en culture. Au début de l’année dernière, la famille al-Soman, propriétaire d’une vingtaine de feddans, a pu ainsi exploiter la totalité de ses terres, dont 85 % étaient jusqu’alors restées en friche.

« Pendant trois ans, on a cultivé seulement 3 feddans, juste de quoi assurer notre nourriture et celle du bétail, et le reste était à l’abandon », déclare Omar, étudiant à la Faculté des Études islamiques. Selon le jeune homme, l’irrigation des terres familiales coûtait 3 000 livres par semaine.

C’est l’année dernière que les al-Soman se sont laissé séduire par l’idée de l’énergie solaire, lorsqu’un ingénieur travaillant dans la région leur a proposé un paiement échelonné. Ils n’ont pas hésité longtemps, d’autant qu’ils en avaient vu les résultats stupéfiants chez leurs voisins : ceux-ci ont pu non seulement économiser des sommes importantes mais aussi en finir avec les sempiternels dysfonctionnements du matériel d’irrigation traditionnel.

Les frais d’installation des panneaux solaires sont certes conséquents, et dans le cas des al-Soman, l'opération a coûté pas moins de 325 000 livres. Mais il s’agit d’une charge temporaire, objecte Omar, puisqu’elle prend fin dès que le paiement a été effectué, que ce soit en une fois ou par traites.

Le coût d’installation du matériel destiné à extraire l’eau des puits pour l’irrigation varie en fonction de la superficie des parcelles et de la profondeur de la nappe phréatique.

L’ingénieur al-Shazli Yassin, patron d’une société d’énergie solaire, fournit ses services aux habitants du village et de certains gouvernorats du sud. Selon lui, la demande a augmenté au cours des cinq dernières années, à la suite de l’augmentation des tarifs du diesel et de l’électricité. Il faut dire que la plupart des entreprises comme la sienne s’efforcent de diversifier les formules incitatives de paiement, afin d’encourager le recours à l’énergie propre.

L’option du solaire n’est toutefois pas à la portée de tous les agriculteurs -c’est le cas de Ashraf Atef et Mohammed Khaïry. Selon l’agronome, environ 20 % seulement des terres de la « ligne de montagne » sont ainsi concernées par l’abandon du diesel. Certains petits propriétaires dans une situation financière difficile se sont entendus entre eux pour partager les frais d’installation des panneaux solaires et répartir équitablement les tours d’arrosage.

Comme la plupart des villages de la « ligne de montagne » situés sur la rive ouest du Nil, al-Garrah figure depuis plusieurs années sur la carte de la pauvreté établie par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), qui présente tous les deux ans un état détaillé de la répartition spatiale de la pauvreté.

Se basant sur l’étude des revenus et des dépenses, la CAPMAS a récemment fixé le seuil de pauvreté à 857 livres par mois, soit environ 10 283 livres par an. Ce qui équivaut à 1,79 USD par jour, alors que le chiffre retenu par la Banque Mondiale est de 1,90 USD par jour.

Il semble que le gouvernement ait tenté de remédier à la pauvreté engendrée par la baisse du nombre d’emplois dans le secteur agricole, en inscrivant, au début de l’année 2021, plusieurs villages de la « ligne de montagne » dans le programme « Vie décente ». Cette initiative, lancée en 2019, a pour objectif de venir en aide aux catégories les plus nécessiteuses dans tous les secteurs de services (santé, enseignement et logement). Mais, pour le responsable de l’unité locale, une telle démarche revient à traiter uniquement la face visible de la pauvreté et à négliger la cause profonde du phénomène, qui est le stress hydrique.

Selon le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) adopté par les Nations-Unies, l’accès à l’eau pour les besoins agricoles s’inscrit, notamment en ce concerne les petits exploitants, dans le cadre du droit à une nourriture suffisante. De même, le Pacte stipule la nécessité de donner la priorité aux ressources hydriques indispensables en vue de prévenir les famines et les maladies.

La situation d’al-Garrah, dont l’économie repose exclusivement sur l’agriculture, montre bien que, concernant le dossier de l’eau, les dirigeants ont toujours tenu les villages du sud à l’écart. En l’absence d’initiatives gouvernementales pour aider les cultivateurs indigents à changer le système traditionnel d’extraction de l’eau, les populations doivent en effet compter entièrement sur elles-mêmes pour créer l’extension agraire du village dans l’hinterland saharo-montagnard. Et selon le chef de la division de l’organisation et des domaines de l’unité locale du village, Mahmoud al-Saman, le projet d’investissement de grande envergure qu’exigent des initiatives de ce type n’est pas encore à l’ordre du jour.

Pour Amr Adly, professeur d’Économie politique à l’Université américaine, le village d’al-Garrah est une bonne illustration du défaut de coordination entre les initiatives de développement locales et le capital social d’une part, et l’intervention du gouvernement dans l’investissement public d’autre part. Une situation imputable, selon lui, à l’absence des administrations locales, conséquence d’un centralisme hérité de longue date.

L’inertie des divers gouvernements au Saïd s’explique par des considérations politiques, la population de la région n’étant pas perçue comme une source potentielle de contestation, estime l’économiste. « Les gens sont marginalisés parce que non seulement ils sont pauvres, mais aussi parce qu’étant très éloignés des centres de gestion et de pouvoir, ils n’inspirent pas de crainte sur le plan populaire ».

Les initiatives de la population en matière d’énergie solaire pour l’irrigation n’ont suscité aucune réaction au sein du gouvernement, constatent des sources du groupement agricole et de l’unité locale avec lesquelles s’est entretenu Mada Masr. Et le chef de la division de l’organisation et des domaines de l’unité locale d’al-Garrah confirme pour sa part que les autorités officielles n’envisagent pas de débloquer des aides pour remplacer le diesel par le solaire dans l’agriculture. « Chacun se débrouille tout seul et choisit la formule de paiement qui lui convient », conclut Mahmoud al-Saman en rappelant que « la question de l’eau destinée à l’irrigation nécessite de gros investissements ». 

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* Traduit de l’Arabe par Elizabeth Grech.
* Publié sur Mada Misrle 07/07/2021, contribution au dossier "Histoires d’eau au Maghreb et au Proche-Orient".

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-Nada Arafat, journaliste indépendante primée qui travaille principalement pour le journal en ligne Mada Masr.                                              
-Omaima Ismail, journaliste à Mada Masr (Egypte)

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