Le 17 octobre 1961 ou l’émergence des émigrés algériens comme peuple sujet de sa propre histoire

À l'occasion du 60e anniversaire des manifestations du 17 octobre 1961 la revue Naqd consacre un numéro Hors Série aux évènements qui ont eu lieu à Paris et sur tout le territoire de l'ancienne métropole.
2021-10-17

Daho Djerbal

Maître de conférences Département d’histoire. Université d’Alger


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Couverture du numéro Hors Série N°6 de NAQD

Des présupposés théoriques et méthodologiques de la nouvelle historiographie française

Tout comme les manifestations du 11 décembre 1960 en Algérie, celle du 17 octobre 1961 sont entrées dans l’histoire de la lutte de libération du peuple algérien en constituant de façon remarquable un effet de bascule et un tournant politique capital dans le rapport de forces entre la stratégie de guerre contre-insurrectionnelle de l’Etat colonial français d’un côté, et la résistance dirigée par la Fédération de France du FLN de l’autre (1). Beaucoup d’écrits et de témoignages ont été publiés pour rendre compte de cet événement mais très peu, pour en comprendre les ressorts, ont tenté de l’inscrire dans une perspective historique de moyenne durée.

Dans l’historiographie contemporaine française, la référence devenue classique à la notion d’« évènements d’Algérie » puis de « Guerre d’Algérie » a évolué pour laisser place à celle de « Guerre d’indépendance ». Ce glissement dans la terminologie de beaucoup d’historien(ne)s de la nouvelle génération laisse entendre deux choses qui nous paraissent importantes. La première, c’est l’accent mis sur le terme « Guerre » qui renvoie à l’idée du primat de l’homme en arme puis du militaire dans la direction des événements. Il est inutile ici de souligner que cela renvoie au prétendu primat du militaire sur le civil, principe que nous allons retrouver dans l’Algérie de l’après-indépendance, et en France, dans les années 1950 en tout cas (2). Pour le gouvernement français comme pour le FLN/ALN, dans la structure narrative de la relation des faits, la figure du militaire, généraux ou colonels, prend le dessus sur celle du militant ou du parti politique.

La seconde, c’est la tendance devenue dominante ces deux dernières décennies dans la nouvelle historiographie et, à sa suite, dans les médias lourds comme dans la cinématographie. Il devient en effet fréquent de souligner le caractère coercitif des appareils d’Etat (l’armée, les Renseignements généraux, les préfets et la Justice pour la France) et des organisations politiques armées (le FLN ou l’OAS pour l’Algérie) quant au libre arbitre des popula-tions et leur désir de paix et de sécurité. Violence et contre-violence s’exercent sans discontinuer et sans limite sur les populations et les « civils innocents » faisant ainsi avorter les occasions manquées pour négocier la paix entre les deux parties.

Notre hypothèse de travail, c’est que les populations, celles d’Algérie comme celles de France ne sont pas un élément neutre subissant le diktat de leurs gouvernements, officiels ou provisoires, ou de leurs potentats locaux fussent-ils charismatiques républicains ou révolution-naires. A chaque moment crucial, devant l’inertie ou l’incurie de ses dirigeants, le peuple intervient comme sujet de sa propre histoire.

Des prémices d’octobre 1961

La stratégie de la guerre contre-insurrectionnelle mise en œuvre en Algérie (1956-1960) se déplace en territoire français (1958-1961)

L’offensive d’août 1958 lancée par le FLN sur le territoire de la métropole a, dans un premier temps, pris de court les états-majors politiques et militaires français (3). Les attentats des commandos de l’O.S. (formés militairement dans les bases de l’ALN dans le Rif marocain) ne visaient plus les adversaires du MNA (4) ou des émigrés récalcitrants mais des cibles plus sensibles pour les autorités françaises. Personnalités ultra-colonialistes du gouvernement comme de l’Assemblée, représentants de la 3e Force, casernements de l’armée française, commissariats de police et dépôts de carburant étaient atteints par les tirs et explosions de bombes des éléments de l’O.S.. Chaque citoyen français allait voir ainsi, au seuil de sa porte, durant l’été et l’automne 1958 que la France était vraiment en guerre. Mais, une fois l’effet de surprise passé, tous les moyens matériels et humains de l’Etat français ont été mobilisés pour écraser dans l’œuf ce que la direction du FLN/ALN a appelé « l’ouverture du second front » (5). Il est évident que dans l’esprit des dirigeants du FLN/ALN, l’objectif n’était pas de viser des cibles civiles (6) ni de remporter une victoire militaire mais de peser politiquement sur l’opinion publique française et internationale pour trouver une issue à la lutte engagée pour la libération nationale.

Instruit par l’expérience de la défaite subie par ses généraux au Vietnam, il était devenu évident pour le haut commandement de l’armée française qu’une guerre insurrectionnelle n’était pas un affrontement purement militaire. La guerre devait être totale. Avec ladite « bataille d’Alger » (1956-1957) et les opérations du Plan Challe (1957-1960), elle a fini par revêtir un caractère à la fois organisationnel et subversif visant à assurer l’hégémonie sur le terrain, à savoir l’entière domination non seulement sur un terri-toire mais aussi sur les esprits et la volonté des gens qui l’habitent. La guerre contre-insurrectionnelle impliquait l’exercice de « la violence légitime » ou de la contre-violence généralisée. Pour remporter la victoire, la participation active ou passive de la popula-tion était devenue un des objectifs principaux du combat sur le terrain. 

Depuis son installation en territoire français, le comité fédéral du FLN savait par expérience que la population immigrée est l’eau sans laquelle le poisson ne peut survivre. Son objectif a alors été de s’emparer du contrôle de cette population en quadrillant, selon un maillage très étroit, le territoire dans lequel elle était concentrée. Constituer une sorte de contre-Etat algérien en territoire métropoli-tain et gagner la cause de la population immigrée, tel était l’objectif principal de la FF FLN.

Entre 1956 et 1960, avec son organisation politico-administrative (OPA), la FF FLN avait réussi à quadriller l’ensemble des grands centres urbains et contrôler par un maillage de plus en plus étroit les ressources humaines et financières (par levée de l’impôt de guerre) dont elle avait besoin pour renouveler ses effectifs et poursuivre sa mission politique principale, à savoir la reconnaissance du GPRA et le droit à l’autodétermination des Algériens. Pour y parvenir, les responsables de cellules, les chefs de zone ou de wilaya ont dû utiliser dans beaucoup de cas la contrainte, mais la poursuite de la résistance et les actions d’éclat militaires ou diplomatiques renforçaient l’adhé-sion tacite ou active de l’émigration algérienne aux thèses du FLN.

De leur côté, le gouvernement français et le haut commandement militaire avaient fini par se convaincre qu’à ce genre de guerre subver-sive sur le territoire-même de la Métropole, les effectifs en charge de la sécurité nationale ne pouvaient plus, tout comme dans la colonie, se suffire d’une guerre classique, ni du respect des lois et règles constitu-tionnelles du Droit pour réduire une insurrection sans cesse renouvelée. Le FLN/ALN algérien ayant ouvert les hostilités, il fallait déclencher en France-même, une véritable guerre-contre-insurrectionnelle.

Utiliser des supplétifs ramenés d’Algérie pour s’occuper des basses besognes

Quand, le 25 novembre 1959, les pouvoirs publics français annoncent la création d’une force auxiliaire de police (FAP), prolon-gement armé du « Service de coordination des affaires algériennes » de la Préfecture de police de Paris, l’objectif est double, tactique et stratégique pourrait-on dire. Cette décision marque en fait, comme nous l’avons souligné ci-dessus, l’extension en territoire français d’une politique déjà mise en œuvre en Algérie à partir de 1957 et dont les résultats paraissent avoir été concluants. Elle exprime la volonté de désorganiser la Fédération de France du FLN, de tarir les sources de financement de la révolution algérienne, en interposant entre la communauté immigrée et les différents groupes de fidaïs du FLN, des unités armées de supplétifs afin de frapper de manière sélective la tête de l’organisation.

Mais pour disputer à l’autre camp le monopole de la violence, il faut des spécialistes de la guerre subversive. D’anciens officiers des SAS et des SAU d’Algérie ayant déjà de longs états de service dans la guerre psychologique et la répression massive des populations sont appelés à diriger en France métropolitaine les unités de supplé-tifs algériens plus communément connus sous le nom de harkis.

« La FAP est une unité autonome, ni militaire ni policière. Si elle est mise en œuvre par la Préfecture de police, équipée et vêtue « façon C.R.S. », ses cadres européens sont militaires, ses armes louées à l’armée. Les munitions, consommées à l’entraînement ou au combat, sont remboursées à l’Intendance militaire. Parmi les harkis, une douzaine de volontaires ont été enrôlés à Paris, afin de constituer une structure d’encadrement. Ceux-là ont déjà fait leurs preuves dans la lutte contre le FLN. Ils connaissent le milieu dans lequel il leur faut évoluer ; ils connaissent aussi la capitale et les quartiers chauds, les banlieues avec leurs bidonvilles et leurs médinas. [...] Recruté auprès des SAS d’Algérie, le premier détachement est arrivé à Paris, le 26 décembre 1959. Cent cinquante Algériens miteux, dépenaillés et faméliques, roulant des yeux de volailles affolées ont débarqué gare de Lyon du train de Marseille. [...] Il s’agissait d’en faire une troupe souple et mordante, capable d’évoluer en uniforme et, pour certains, en civil, leur apprendre l’utilisation du métro, des autobus, du téléphone, des armes...» (7).

À la fin de l’année 1960, les FAP comptent trois compagnies ; la première est installée dans le 13e, la seconde dans le 18ème et la troisième, en formation au fort de Noisy-le-Sec, participe souvent aux opérations menées en banlieue ou dans Paris.

Comme par hasard, le quartier général des FAP est installé à Romainville, au fort de Noisy-le-Sec où cohabitent un service de mobilisation de l’armée, des unités parachutistes et une antenne du SDECE (services d’espionnage et de contre-espionnage).

Le service Action du SDECE plus connu par les Algériens sous le nom de la Main Rouge est déjà tristement célèbre en Algérie où il a fait de nombreuses victimes. Assassinats programmés, dispari-tions subites, enlèvements et exécutions de responsables politiques, attentats à la bombe sont ses spécialités. Il agit aussi en direction des bases arrières du FLN au Maroc, en Tunisie, en Egypte, en Belgique, en Allemagne et partout où les services officiels de l’État français ne peuvent le faire légalement. Mais, depuis quelques mois, le Premier ministre Michel Debré les actionne pour engager des opérations sur le territoire français lui-même.

À Matignon, par l’intermédiaire de Constantin Melnick, il coordonne l’activité du Service Action du SDECE, dirigé par Foccart, ceux de la DST et ceux de la Préfecture de police. Mais, pour mener à bien la nouvelle stratégie définie par les services de la présidence, il faut des troupes expérimentées et capables de se mouvoir sans trop de problèmes au sein de la communauté immigrée. Il fallait donc « Constituer en métropole une organisation exclusivement musulmane capable de s’opposer au FLN en utilisant ses propres méthodes ». Tel est l’objectif assigné aux forces de répression du mouvement nationaliste en France. Le nom de code de la mission dirigée officiellement par un colonel de l’armée de l’Air est Aloun.

Si l’objectif des harkis est de brasser large et de procéder à des coupes sombres dans le gros des troupes du FLN, celui des services spéciaux est d’éliminer d’une manière sélective le potentiel d’enca-drement de la révolution. L’unité de commandement étant réalisée entre les services de police, les unités de supplétifs et les agents très spéciaux du service Action du SDECE, il ne restait plus qu’à passer à l’offensive.

Contrôles au faciès systématiques, ratissages, rafles et internements

Ainsi s’ouvre en France même, pour toute la communauté algérienne émigrée, une période où, pour tout un chacun, de jour comme de nuit, et quelle que soit sa fonction ou son statut social, le quotidien devait être marqué par l’omniprésence de la répression.

Pendant que se poursuit la vague d’arrestations et le quadril-lage des quartiers à forte densité algérienne, le capitaine Montaner décide, avec l’accord du préfet Papon, de cibler le 13e arrondisse-ment de Paris, une des places fortes du FLN. Vers la fin mars, la police municipale évacue des cafés-hôtels du quartier, embarque les occupants pour les déporter vers les banlieues périphériques. À leur place on installe des groupes de harkis avec armes et bagages. Le capitaine Montaner installe son poste de commandement au numéro 9 de la rue Harvey. Tout au long de l’année 1960, et dans l’ensemble de la région parisienne, ses hommes brutalisent, torturent, infiltrent et intoxiquent la communauté algérienne. Ils auraient arrêté ou permis d’arrêter plusieurs centaines de personnes, sympathisants ou militants du FLN, chefs de secteurs, chefs de groupes ou collecteurs de fonds. De grosses sommes d’argent ont été saisies. Le 14 mai 1960, le ministre de l’Intérieur chiffre à 119000 les contrôles effec-tués en 1 an. Ont été arrêtés 848 collecteurs de fonds, 541 membres de groupes de choc, 400 responsables de l’OPA, 9 chefs de zone, 1 chef de super-zone, 2 chefs de wilaya.

Pour se faire une idée du rouleau compresseur que la contre-offensive des forces de répression a fait passer sur les régions à forte concentration d’immigrés algériens, un des responsables de zone du FLN à Paris, Rive Droite (10e, 11e, 12e, une partie du 19e et 20e Arrondissements) nous livre son témoignage : « Après le 25 août [1958], l’organisation a subi des chocs auxquels elle ne s’attendait pas. On s’attendait certes à ce qu’il allait y avoir beaucoup d’arrestations, mais pas à ce point ; parce qu’après cette date, les autorités françaises avaient ouvert les camps tels que le Larzac, Mourmelon, […] il y a eu, à l’époque, trois camps qu’ils ont rouverts pour les remplir d’Algériens, notamment à Paris où j’étais. Ils faisaient des rafles dans des cafés et ramassaient pour un oui ou pour un non. Sans distinction aucune, avec ou sans papiers, les émigrés se retrouvaient entassés dans ces camps. Cela avait donc touché l’organisation. (…) Ainsi tous les services français, ceux de la DST et des renseignements généraux, ciblaient tous les gens qui pourraient apporter quelque chose à même d’identifier d’éventuels responsables FLN. C’est à partir de cette date que ces autorités commençaient en quelque sorte à chercher les véritables têtes pensantes de l’organisation. Ils ne s’étaient pas contentés des rafles seulement car ils savaient très bien que celles-ci ne leur apporteraient pas grand-chose. C’est là qu’ils se sont mis à cibler les responsables. Les premières grandes arrestations tombaient en septembre [1958] … » (8)

En France comme en Allemagne, en Belgique ou en Suisse, le « service Action » agit en ciblant des personnalités que la police ou la justice ne peut légalement neutraliser. Plusieurs membres du collectif des avocats du FLN reçoivent des menaces de mort. Jacques Vergès, Mourad Oussedik ainsi que cinq autres avocats français se réfugient un moment en Suisse tandis qu’en mai 1959, maître Amokrane Ould Aoudia est assassiné à Paris. Le 27 septembre 1960, le cadavre de Mohamed Maamar, speaker en langue kabyle de la RTF est découvert dans la forêt de Rambouillet. Ses commentaires sur l’Algérie algérienne, largement suivis par la communauté immigrée lui valent sa condamnation à mort par les services spéciaux français. Beaucoup d’autres militants ou sympathisants du FLN feront l’objet de « la mesure D » comme destruction ou disparition. 

Dans les prisons, les détenus n’échappent pas aux mesures de représailles ; sans défense ils subissent les méfaits d’une répres-sion aveugle. Matraquages, transferts d’une prison à une autre sont systématiques pour désorganiser les Comités de détention. Un centre de tri est ouvert à Vincennes pour assurer les transferts des détenus les prisons et maisons d’arrêt en Algérie.

Avec l’arrivée de Michel Debré à la tête du gouvernement (9), dans l’ensemble de la région parisienne, il est interdit aux « Français-musulmans » de sortir dans la rue à partir de vingt heures. A toute heure de la journée, les rassemblements de plus de trois personnes sont interdits. Des rapports alarmants parvenaient quotidiennement des cellules de base de l’organisation. La situation devenait intenable pour l’émigration, surtout à Paris et sa grande banlieue.

La guerre était finalement déclarée non contre le FLN et son organisation mais contre toute la communauté algérienne émigrée.

« Plusieurs hypothèses d’actions ou de réactions furent proposées par la base. Cela se situait vers le mois de septembre 1961, et il fallait agir, ou plutôt réagir. Pour la première fois peut-être, nous avons été contraints de le faire » (10).

Les manifestations d’octobre 1961, une volonté de la base suivie et encadrée par l’organisation (11)

Il est important de souligner ici que la décision d’organiser des manifestations de protestation contre la répression systématique imposée par les forces de police à tous les Algériens émigrés et non pas à la seule organisation du FLN vient de la base et non pas du comité fédéral. Ce dernier n’a fait que céder à l’insistance de l’encadrement des quartiers périphériques et des grandes banlieues parisiennes, lui-même soumis à la pression des populations immigrées.

« La colonie algérienne, en effet, commençait à en avoir assez. Elle subissait des brimades quotidiennes : rafles, vexations, vérifications d’identité, visites policières nocturnes dans les hôtels et garnis algériens. Nuit et jour l’Algérien était harcelé par les tracasseries policières ; ne parlons pas des violences dans les commissariats de police, des insultes, ni des exactions des harkis. Même au sein de l’organisation nous avons senti cet énervement de la colonie. » (12)

Il fallait réagir coûte que coûte.

« Le Comité fédéral se porta à Bruxelles ; il tint réunion sur réunion. Nous finîmes par décider une manifestation pour le 17 octobre 1961 ; c’était d’ailleurs une proposition de l’organisa-tion. Les responsables de wilaya avec Zouaoui étaient tous unanimes pour sortir dans la rue après vingt heures, contrairement aux inter-dits de Michel Debré. Mais les cadres, ainsi que ceux de La Spéciale, n’entendaient pas sortir se balader mais plutôt se bagarrer. Ils étaient certains que la police française réagirait avec sa brutalité habituelle contre les Algériens.

Le comité fédéral fut très embarrassé, non sur le principe d’une manifestation de masse (cent cinquante mille Algériens dans la région parisienne) mais sur l’efficacité des restrictions qu’on voulait apporter et principalement sur l’usage de la violence et sur celui des armes. » (13)

Pour éviter un affrontement généralisé qui pouvait tourner inévi-tablement en la défaveur des groupes armés du FLN, mais aussi que des pertes civiles au sein de la population française ne dressent immanquablement l’opinion publique contre la cause de l’indépen-dance, il fallait absolument donner une dimension pacifique à la démonstration de masse de la communauté algérienne.

Le comité fédéral a donc voulu que ces manifestations soient un message politique exprimant la volonté de la communauté algérienne unanime de réclamer l’indépendance et le respect de ses droits en territoire français.

Souligner avec un fort parti pris comme le fait Linda Amiri que ces manifestations ont été plus ou moins ordonnées et imposées de manière impérative à tous les Algériens immigrés nous semble être pour le moins un forçage des faits pris hors contexte (14).

En fin de compte, un programme à long terme a été arrêté par le comité fédéral et soumis à la base de l’organisation qu’on a convaincu du principe d’une manifestation politique.

La région parisienne avait été choisie comme première étape de ce plan avec interdiction à quiconque de porter la moindre arme, ne serait-ce qu’un canif.

« Une effervescence au sein de tous les rouages de la Fédération régnait. Les agents de liaison ne cessaient de faire le va-et-vient entre l’organisation et le Comité fédéral. Le programme qui fut arrêté comprenait trois phases distinctes :

Première phase : Démonstration de force à Paris ; faire descendre le maximum d’Algériens sur les Grands Boulevards parisiens.

Deuxième phase : Faire sortir les femmes algériennes à travers la France ; manifester contre la répression et autour des prisons où il y avait une grève de la faim qui durait depuis plus de quinze jours.

Troisième phase : Manifestations de masse dans les autres régions de France, telles que Lyon, Marseille, St Etienne, Mulhouse, Nancy, Douai, Valenciennes, Grenoble, Rouen, Le Havre, Lille etc. » (15)

La manifestation en elle-même

Le jour de la manifestation a été arrêté au 17 octobre à vingt heures. La date ne fut communiquée aux cadres de l’organisation que deux jours à l’avance, et eux-mêmes, ne devaient la communiquer à la base que le jour-même au début de l’après-midi.

Le 17 octobre, à vingt heures, les Algériens sortirent en masse dans Paris. Depuis les proches banlieues, ils descendaient sur les grands boulevards de Paris : Bonne Nouvelle, Bd. des Italiens, Bd. Haussmann, etc. De toutes les bouches de métro, sortaient des flots d’Algériens. Leur nombre a été estimé par le comité fédéral à 80000 personnes.

Pour la première fois depuis les débuts de son installation en France, la population immigrée sortait de ses marges périphériques pour occuper le centre de la scène médiatique. Elle surgissait ainsi, de façon manifeste, sur la scène de l’histoire du XXe siècle en tant que sujet collectif pensant et agissant.

Sous les ordres de Michel Debré et de son bras armé, le préfet Papon, les forces de police se sont déchaînées sur les manifestants sans défense (16).

Plusieurs dizaines de morts, plusieurs dizaines de noyés dans la Seine, des dizaines sinon des centaines de blessés, et plusieurs milliers d’arrestations, tel est le bilan de l’œuvre de la police française à l’encontre des Algériens sortis en masse revendiquer pacifiquement leur droit à la liberté et à l’indépendance. (17)

Pour conclure

Tout comme en Algérie, la stratégie de guerre contre-insurrectionnelle inaugurée dans ladite « bataille d’Alger » par le général Massu et le colonel Trinquier, et poursuivie avec la politique dite de « Pacification » menée par le général Challe et le général Bigeard avec les opérations « Jumelles » et « Pierres précieuses » (18), la « bataille de Paris » a constitué un tournant politique majeur dans la lutte des Algériens pour leur indépendance. Les effets des manifestations du 17 octobre 1961 ont eu la même portée politique sur le dénouement de la guerre que celles du 11 décembre 1960 à Alger.

Plus globalement, à l’échelle des luttes des peuples coloniaux pour leur libération, la « guerre d’Algérie » a constitué un cas d’espèce. Après celle du Vietnam, elle est au XXe siècle, la première lutte armée lancée dans une colonie française. A la différence du Vietnam, du Maroc et de la Tunisie, elle était une colonie de peuplement. Suggérer en isolant quelques cas cueillis çà et là dans les rapports internes de la FF FLN, que les milliers d’Algériens sortis à Paris ce soir-là du 17 octobre 1961 et les milliers d’Algériennes sorties le 20 octobre (2e phase du plan dressé par le comité fédéral) qu’ils et elles auraient répondu à « l’injonction de manifester » est pour le moins étonnant pour un travail d’historien (19)

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Le numéro hors-série de Naqd « 17 octobre 1961, entre histoire et mémoire » peut être commandé pour achat à l’adresse suivante : https://bit.ly/3aLvm8A
On y trouve également le sommaire de ce numéro publié à l’occasion du 60 ème anniversaire du massacre des manifestants algériens à Paris. 

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(1) Pour le 11 décembre 1960, voir in CAIRN.info, NAQD Petite collection Histoire, Alger 2010, 11 décembre 1960, le Dien Bien Phu politique de la Guerre d’Algérie.
(2) Pour rappel, il est curieux que cette tendance à privilégier le militaire sur le politique ne se soit pas manifestée dans l’historiographie de la « Guerre du Vietnam » où la figure d’Ho Chi Minh l’a toujours emportée sur celle du général Giap, et celle du parti communiste sur le Viet Kong. A ce propos, cette phrase d’un historien canadien : Dans l'appel aux armes qu'il lança le 20 décembre, Ho Chi Minh demandait un sursaut national à ses concitoyens : « Que celui qui a un fusil se serve de son fusil ! Que celui qui a une épée se serve de son épée ! Si l’on n'a pas d'épée, que l’on prenne des pioches et des bâtons. Que chacun mette toutes ses forces à combattre le colonialisme pour sauver la patrie ». cf. Christopher Gosha, Vietnam, un Etat né de la guerre 1945-1954, Armand Colin 2011.
(3) Dans les archives de la Préfecture de police de Paris, sauf preuve du contraire, aucun document ne signale la mise en place des structures de l’Organisation spéciale du FLN chargée de l’ouverture du second front, ni la préparation de l’offensive générale avant le 25 août 1958, date de son déclenchement.
(4) La lutte pour le contrôle des zones occupées par les messalistes était laissée aux groupes de choc de l’OPA du FLN.
(5) Voir à ce propos D. Djerbal, L’O.S. de la Fédération de France du FLN. Histoire de la lutte armée du FLN en France (1956-1962), Ed. Chihab, Alger 2012.
(6) Des discussions ont eu lieu en 1958 au sein du comité fédéral pour s‘accorder sur ce point et rédiger un code de conduite à l’intention des membres de l’Organisation Spéciale. Cf. D. Djerbal, l’O.S. de la Fédération de France du FLN…, op.cit.
(7) R. Muelle, La guerre d’Algérie en France, Presses de la Cité, Paris 1994, p.176 & 185
(8) Témoignage de Mohamed Sghir Miri, chef de Zone à Paris Rive Droite. Mémoires à paraître. Propos recueillis par Arezki Benali (2018-2019)
(9) Le 8 janvier 1959.
(10) Témoignage de Kaddour Ladlani, responsable de l’organique au sein du comité fédéral.
(11) Les faits relatés ici sont repris du témoignage de Kaddour Ladlani ainsi que du comité fédéral enregistré par nos soins en 2001.
(12) K. Ladlani, op.cit., ainsi que plusieurs rapports internes du comité fédéral mis à notre disposition par M. Ali Haroun en 2018.
(13) K. Ladlani, id.
(14) Cf. dans ce numéro de NAQD, certains passages de l’article de Jim House se référant à Linda Amiri et au Rapport Djegdjiga. Cf. également citation de J. House dans ce numéro de NAQD en p… « Comme pour le 17 octobre, participer à la manifestation du 20 fut strictement obligatoire – pour celles qui en avaient été averties, bien entendu … Linda Amiri, en se fondant sur des rapports internes détenus par Ali Haroun, montre que certaines femmes n’obéirent pas à l’injonction de manifester le 20 octobre».
(15) K. Ladlani, id.
(16) Cf. en Annexe Rapport 30, Compte-rendu de répressions, octobre 1961, manuscrit signé Mohammed 223.2 et « Sur un frère jeté à la Seine » signé Ahcene Boulenouar 121.3, les chiffres renvoyant à la structure hiérarchique interne de l’organisation du FLN en France en wilayas, zones et secteurs.
(17) cf. pour plus de détails J-L. Einaudi, La bataille de Paris, 17 octobre 1961, Le Seuil 1991, réédition en poche en 2001, postface inédite de l'auteur. Voir également Mehdi Lallaoui, Le Silence du fleuve, 17 octobre 1961, avec Agnès Denis (documentaire, 52 min) ; A propos d' “Octobre” préface au film Octobre à Paris de Jacques Panijel (documentaire, 19 min) ainsi que sa contribution dans ce numéro de NAQD.
(18) Pour une approche des tenants et aboutissants de la stratégie de guerre antisubversive, cf. Hartmut Elsenhans, Guerre française en Algérie. Les méandres de l’adaptation, chapitre 7, p.13 et suiv., in NAQD Hors Série N° 3, Guerre d’Algérie et voie algérienne de développement, 2019.
(19) L. Amiri, La bataille de France, Ed. R. Laffont, pp.164-165. Citée dans ce numéro de NAQD par Jim House, p. 35. 

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