ANALYSE DE CERTAINES CARACTERISTIQUES DE « JANVIER 2011 »

La révolution égyptienne était-elle assez violente pour venir à bout de la structure du pouvoir en place et renverser l’ensemble du système social ? Etait-elle un événement absolument spontané ? Ces questions restent encore posées et nous allons essayer ici de présenter une vision et une évaluation d’une partie de ce qu’il s’est passé tout au long d’une décennie, durant laquelle toutes les entrailles de la société égyptienne ont été bouleversées de diverses manières.
2021-02-05

Aly el-Raggal

Chercheur égyptien


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Le siège du Parti National Démocratique mis à feu. Le Caire, janvier 2011.

Tout n’était pas permis et tout n’était pas inévitable, car « la violence du fleuve et l’excès de son cours ont en redessiné les rives »…Nul doute que les rives antérieures à cette recrudescence du fleuve étaient un parmi les déterminants de sa trajectoire possible et de ses échappées.

Durant ces années de l’après défaite, ou plutôt durant ces années de la longue défaite, l’analyse structurelle est souvent plus sage, plus ouverte pour observer les divers phénomènes et créer une sorte de matrice de leurs interactions. Mais il s’agit aussi d’une prétendue sagesse teintée de conservatisme, d’une nonchalance devant l’Histoire au sens où l’on considère que ce qu’il s’est passé était inévitable, sans recours aucun.

« Cette révolution n’était pas assez violente …Cette révolution n’était pas portée par une organisation révolutionnaire capable de provoquer un changement large et radical dans la société… Cette révolution n’était pas suffisamment radicale…Cette révolution n’était pas suffisamment rompue à la politique…Cette révolution n’était pas une révolution…Ces sociétés sont arriérées et leur Histoire est faite d’échecs perpétuels…Cette révolution a été confisquée par l’armée…Cette révolution n’était qu’une lutte intestine entre les forces de l’Etat, et l’armée l’a emportée sur toutes les autres…Cette révolution n’était qu’un plan préparé par les Frères et tout le monde a suivi, pour se réveiller ensuite en sursaut, en ce 30 juin 2013, et mettre en échec un plan mondial ».

Il s’agit là de certaines réponses sérieuses et moins sérieuses pour tenter de percevoir et d’évaluer ce qu’il s’est passé tout au long d’une décennie, durant laquelle toutes les entrailles de la société égyptienne ont été bouleversées de diverses manières. Pendant cette période des forces et des institutions sécuritaires ont été mises à mal, pour revenir ensuite à la vie dans toute leur puissance, des chars ont avancé tantôt sans stratégie, tantôt avec une visée précise et parfois juste dans la panique. Des forces sociales ont émergé pour retomber ensuite. Espoirs, rêves et illusions ont été remués, ont connu des flux et des reflux, des envols, des défaites et des saluts, puis ont disparu. Une guerre féroce a éclaté contre le terrorisme pour finir par s’essouffler. La plupart des institutions de la société égyptienne ont été ébranlées et fissurées, de celles de la sécurité, à celles de la santé, de la famille, et du patriarcat. Des valeurs et des pensées se sont affrontées. Cette guerre-là ne s’est pas encore calmée, car des symboles ont été érigés et d’autres se sont effondrés, le tout dans un pays qui vit une de ses décennies les plus troubles et dont les viscères ont été pris dans un vaste conflit régional/civil qui n’en fini pas.

La violence

La révolution égyptienne avait-elle été assez violente pour venir à bout de la structure du pouvoir en place et renverser l’ensemble du système social ? La recherche d’une réponse possible peut se faire à deux niveaux : Le premier concerne la réalité sur le terrain. Que s’est-il passé ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on attendait de la violence… ? Le deuxième est relatif à la perspective politique et sociale du conflit en Egypte au sens large. Le 28 janvier 2011 était une journée violente jusqu’à un certain degré, mais pacifique aussi à un autre degré. Les postes de police ont été incendiés dans la majorité des grandes villes de la république, ainsi que les bâtiments du Parti National Démocratique et quelques sièges de gouvernorats. Les forces de la sécurité centrale ont été vaincues et certains officiers agents de la sécurité ont été tués, d’autres ont été pourchassés. Le nombre des assassinés parmi les révolutionnaires a été important, mais pas énorme proportionnellement à celui de la population égyptienne, ni par rapport à l’envergure et à l’étendue des affrontements qui ont eu lieu ce jour-là. Il ne s’agit pas là d’un propos réducteur pour les martyrs de la révolution, mais d’une tentative de ramener ce qu’il s’est passé à sa propre dimension. Nous ferons peut être exception des villes comme Suez et Sheikh Zuweid en Sinaï, dans lesquelles des combats violents avaient déjà éclaté dans la soirée du 25 janvier 2011 et se sont poursuivis jusqu’en milieu de journée, le 28.

Les postes de police ont été incendiés dans la majorité des grandes villes de la république, ainsi que les sièges du Parti National Démocratique et quelques bâtiments de gouvernorats. Les forces de la sécurité centrale ont été vaincues et certains officiers et agents de la sécurité ont été tués, d’autres ont été pourchassés. Le nombre des assassinés parmi les révolutionnaires a été important, mais pas énorme proportionnellement à celui de la population égyptienne, ni à l’envergure et à l’étendue des affrontements qui ont eu lieu ce jour-là.

Dans la plupart des cas la violence était la conséquence de l’interaction de plusieurs faits, dont la recrudescence de la brutalité des forces de sécurité ; l’existence des vieilles velléités de vengeance entre les habitants et des postes de police donnés ; le tempérament et la rudesse des officiers de la police dans des certains lieux d’où un surcroit de sévices ; la zone géographique et urbanistique de certains postes et directions de la police par rapport à d’autres, qui a fait que quelques uns ont pu résister à la colère populaire grâce à leur emplacement et leur plan d’accès. La décision des habitants dans tel ou tel quartier a également joué, puisque certains ont préféré ne pas recourir à la violence contre les postes de police alors que d’autres y ont participé directement. Le poste de Abedin, par exemple, n’a pas été incendié parce qu’il a évité le 28 janvier 2011, d’être dans un excès expansif de la violence et parce qu’il n’y avait aucun rapport vindicatif longtemps occulté entre lui et les habitants, ce qui était le cas d’un autre poste tout proche, celui du quartier Seyda Zineb. De même le poste de Abedin a été épargné parce qu’il se trouve juste à côté du Palais Abedin et de certaines institutions militaires. Mais le plus important reste que les habitants du quartier ne l’ont simplement pas attaqué. Il en était de même pour le ministère de l’Intérieur qui, durant les journées du 28 et 29, avait fait l’objet de plusieurs attaques, mais, d’une part elles n’étaient pas assez soutenues et de l’autre, l’offensive venait d’un seul côté, sur la ligne « El Shaïkh Rihan» dans la direction de la place Tahrir, laissant tous les flancs du ministère profondément reliés à la zone résidentielle de Abedin, en dehors de tout affrontement et de toute évolution possible des attaques à cause des habitants. La même chose s’est produite face à la nouvelle direction de la sécurité à Sammuhah à Alexandrie dont la localisation et le tissu urbain ont contribué fortement à sa défense par les agents de la police contre les différents assauts venus, eux aussi d’un seul côté, la place Victor Emmanuel. L’arrière de ce bâtiment sécuritaire, occupé par des grandes zones résidentielles, n’a subi aucune attaque à cause de la composition et de classe sociales des habitants, dont la majorité fait partie du corps judiciaire et de celui de la police. Par contre l’ancienne direction de la sécurité de la ville est tombée le 29 janvier, après deux jours de violents affrontements, et ce malgré l’extrême violence dont elle a fait usage et les efforts déployés par ses agents pour la défendre jusqu’au bout. Mais cet événement là était une affaire réglée dès le début parce que le bâtiment se trouve dans un environnement qui lui était hostile en plus de sa structure et de son emplacement qui ne favorisaient pas du tout sa défense.

Il faut aussi prendre en considération le désistement de certains « baltaguias » (baltajias ou voyous) qui faisaient partie des services de la police et qui ont changé de bord à la suite de l’intensification des attaques contre eux et contre les officiers et les forces de sécurité, mais aussi à cause de cet imbroglio sociologique qui veut qu’ils soient, à la fois, des « baltaguias » professionnels et une partie de ce tissu social dont certaines franges ont lancé les attaques. Ce retournement de situation, qui s’est reproduit pratiquement partout a déstabilisé la défense des postes de police, facilité l’invasion de leurs bâtiments et les incendies qui y ont été commis.

L’aspect pacifique de cette journée du 28 janvier s’est manifesté, lui, dans la ferme volonté de tous de ne pas perpétuer les assassinats prémédités, de ne pas élargir les exécutions de manière revancharde, et d’éviter dans les deux parties le recours abusif aux armes et aux balles réelles.

La non-violence

Seulement l’événement était-il tout à fait spontané ? Tout événement de ce genre est en principe le résultat d’une conjugaison de plusieurs facteurs : la spontanéité, la montée crescendo de faits qui déterminent le degré de la violence et son étendue, une idée préconçue, même confuse, du degré souhaité de la violence et une préparation préalable même modeste et d’une portée limitée. Il est permis d’affirmer qu’une grande partie des Egyptiens avait instinctivement conscience que la journée du 28 allait connaitre des affrontements violents. Ainsi des petits groupes, proches les uns des autres ont pris des dispositions en vue d’éventuels accrochages et pour se défendre. Ils étaient au niveau des places et des manifestations qui s’y déroulaient, et faisaient partie des regroupements des jeunes liés par l’amitié ou le voisinage. La colère provoquée par la brutalité du ministère de l’Intérieur le 25 janvier, n’était pas non plus étrangère à ces préparatifs concernant la protection contre les bombes lacrymogènes ou la confection de quelques cocktails Molotov, ou encore les tenues et les effets personnels et le léger matériel médical. Il n’y avait ni stratégie, ni « conspiration » préconçues, mais les choses n’étaient pas non plus totalement spontanées et désordonnées. Là aussi on fait exception de la ville de Sheikh Zuweid où les événements avaient pris une tournure armée depuis la soirée du 26 janvier 2011, à cause de prolifération des armes et des excès meurtriers et violents de « l’Intérieur » .

Durant les journées du 28 et 29 janvier, le ministère de l’Intérieur avait fait l’objet de plusieurs attaques. Mais elles n’étaient pas assez soutenues et puis l’offensive venait d’un seul côté, sur la ligne « El Shaïkh Rihan - place Attahir », laissant tous les flancs du ministère profondément reliés à la zone résidentielle de Abedin, en dehors des tout accrochage et de toute évolution possible des assauts à cause des habitants.

Le « pacifisme », qui a caractérisé cette révolution en tant que slogan et en tant que pratique, avait, quant à lui, pour origine, plusieurs facteurs : D’abord les politiques et les divers mouvements de jeunes et de révolutionnaires qui avaient pris une position stricte contre la pratique de la violence à cause de l’amère expérience que le pays avait vécue durant « la guerre contre le terrorisme » dans les années 80 et 90 du siècle passé et qui avait mis à mal toute possibilité de changement politique et social. Une conviction s’est forgée également concernant l’inefficacité de la violence armée, affirmant qu’une telle stratégie renforcerait la capacité du régime à réprimer et à tuer tout en lui procurant une supériorité sur le terrain et une prédominance morale. Il faut rappeler que les années de montée du conflit politique contre Moubarak et autour de sa succession, depuis 2005 et plus précisément en 2009 et 2010, étaient marquées par le discours sur un changement non violent, une transition pacifique, démocratique, ainsi que sur la nécessité de gagner l’empathie des forces de l’ordre. Cette question avait d’ailleurs entravé la naissance d’une quelconque idéologie ou vision relatives à l’indispensable lien entre le changement et des actes de violences d’envergure.

A eux seuls, ces facteurs ne suffisent pas pour comprendre le caractère relativement pacifique de la révolution égyptienne. Il faut dire que même le conflit social ne s’est pas élevé à un degré de gravité qui aurait nécessité des montées de violence. La défaite du ministère de l’Intérieur et l’incapacité – ou le manque de volonté – de l’armée de s’inscrire dans la brutalité contre les révolutionnaires n’ont pas engendré non plus les moindres raisons ou conditions de poursuivre l’exercice de la violence. Quelque soit la spontanéité, l’instantanéité et les aléas qui accompagnent la pratique de la violence, celle-ci obéit toujours à des limites, des exigences, des causes et une logique données. A ce moment-là de la révolution, il n’y a pas eu en effet d’attaque contre les institutions militaires. Après sa défaite, l’Intérieur n’a pas provoqué d’escalade ni personnelle ni institutionnelle contre certains révolutionnaires. De leur côté, les révolutionnaires n’ont pas ciblé d’une quelconque manière les familles des agents de la police ou leurs habitations. Concernant les membres du « Parti national Démocratique », aussi bien dans les villes qu’à l’intérieur des gouvernorats, seuls les sièges du parti ont été attaqués et incendiés et même cela a été fait de manière plutôt symbolique que réellement généralisée. Le conflit n’a pas connu non plus d’escalade sociale, et ce à cause de sensibilités sociologiques et humaines, comme la vie en communauté à l’intérieur des gouvernorats, les parentés, les alliances, le commerce, etc. Il y avait aussi l’absence d’intérêts matériels qui auraient pu inciter à l’usage de la violence, comme les conflits relatifs à des biens ou des terres.

Reste « la bataille du chameau » ! Elle s’est terminée, elle, d’une certaine manière sur le terrain même, bien que d’autres batailles similaires quant au déroulement et aux objectifs aient eu lieu dans plusieurs gouvernorats, les chameaux en moins. Cette attaque des chameaux a eu pour conséquences quelques cruautés vis-à-vis de la société, la mise à l’écart des habitants de « Nezlat Assaman » aux Pyramides, puis l’affaire a fini dans les couloirs des tribunaux. Bien évidemment personne n’a été condamné ni pour cette assaut, ni pour l’assassinat des révolutionnaires.

Le ministère de l’Intérieur

Mais loin de l’observation des faits sur le terrain avec leurs divers détails, on peut considérer que durant la première période de la révolution, la violence a atteint les objectifs escomptés, puisqu’elle a permis d’amputer le système Moubarak de son bras droit en détruisant une bonne partie de l’infrastructure de la répression. Dans ce système, la violence était liée à un ensemble de relations socio-économiques basées sur l’humiliation, comme les contrariétés et les servitudes pratiquées au quotidien dans l’économique informelle ; l’arrogance et l’assujettissement dont le ministère de l’Intérieur faisait usage de par l’autorité et la supériorité qu’il inspirait à tout le monde ; la torture pratiquée quotidiennement dans les postes de police ; les campagnes sécuritaires qui visaient à imposer un type de puissance et de discipline présumées, souvent produit par des effets de parade et de comportement théâtral de la part des agents de sécurité ; la répression et la subordination des grèves ouvrières ; l’utilisation des agents de la police comme des forces d’occupation pour déloger les habitants de leurs lieux de vie ; les sévices infligés à tout groupement ou toute manifestation contre le régime politique de Moubarak ; ou encore le verrouillage de l’espace public. Il y avait donc une vision claire du fait que le régime de Moubarak s’appuyait amplement sur les forces de l’Intérieur et reposait sur les politiques de l’interdit. La révolution a détruit tout cela.

Certains « baltaguias » (baltajias - voyous) qui faisaient partie des services de la police ont changé de bord à la suite de l’intensification des attaques contre eux et contre les officiers et les forces de sécurité, mais aussi parce qu’ils étaient à la fois des « baltaguias » professionnels et une partie du tissu de ces catégories sociales qui ont lancé les attaques. Ce retournement de situation, qui s’est reproduit pratiquement partout a déstabilisé la défense des postes de police et facilité l’invasion de leurs bâtiments et les incendies qui y ont été commis.

Seulement après, aucune vision, ni perspective pour abattre et démanteler l’Etat policier en tant que machine de gouvernance n’ont été mises en œuvre. D’où la tournure droit-de-l’hommiste et judiciaire prise plus tard, par la lutte. D’ailleurs, la plupart des projets de restructuration de l’Intérieur se déclinaient en deux volets : Obliger l’institution à respecter les droits de l’homme et la soumettre à une surveillance juridique tout en l’engageant à appliquer la loi de manière permanente. Sauf que tout cela ne touche pas aux dispositifs du pouvoir, ni aux procédés sociaux, sécuritaires et géographiques qui relèvent du pouvoir. La réaction du ministère de l’Intérieur à ces projets a été, elle aussi, une piètre alternative : Arrêter de travailler ou revenir aux dispositifs de l’ancien régime.

Cet état des choses a en fait des origines et des causes structurelles antérieures au grand événement révolutionnaire.

L’Egypte a connu depuis les années 70 du siècle dernier, une grande recrudescence du rôle des avocats de la Gauche au sein du militantisme juridique et constitutionnel. Et les avocats ont, depuis, été rompus à l’art de la manœuvre et de l’intrigue, acquis plusieurs expériences et un grand crédit symbolique dans ce domaine. D’où cette jonction en Egypte, entre le militantisme politique et celui juridique. De son côté, le début du nouveau millénaire a été marqué par une série de controverses dans le système international, par la relation du régime Moubarak avec et les Etats Unis et L’Union Européenne ; par des facteurs internes qui avaient fait glisser un grand pan de la Gauche vers le militantisme droits-de-l’hommiste et favorisé ainsi la création des institutions pour ce faire… Tout cela a contribué à faire de l’Egypte un pays pourvu d’importantes structures dédiées aux droits de l’Homme, dont des institutions professionnelles, des relations internationales solides, une bonne réputation, des mécanismes administratifs et des archives militantes. Tout un patrimoine. Ceux qui travaillent dans ces institutions ont acquis eux aussi des expériences cumulatives importantes, une connaissance respectable du droit international et des techniques de réseautage pour lancer des campagnes sur les plans aussi bien régional qu’international. Y avait-il autre chose d’important dans ce domaine ? En vérité, non ! C’est pourquoi, aussi grandiose, aussi immense et considérable qu’elle ait été, la révolution, n’a pas trouvé un horizon à atteindre plus éloigné que tout cela.

L’aspect pacifique de cette journée s’est traduit par la ferme intention de tous de ne pas continuer les assassinats prémédités, de ne pas les étendre de manière vindicative, et de ne pas utiliser abusivement les armes et les balles réelles des deux côtés.

Mais la domination des organisations des droits de l’Homme n’était pas la seule limite aux horizons de la lutte révolutionnaire. Si l’on considère le paysage politique constitué depuis 2005 et dont la plupart des élites ont conduit plusieurs aspects du mouvement révolutionnaire, puis la manière dont Mohamed el-Baradei a regagné en 2010 le camp de l’opposition politique et a fait une campagne et officielle et populaire, on s’aperçoit qu’il n’y avait pas grand-chose sur ce terrain-là : Un discours général ou spécifique sur la nécessité de respecter les droits de l’homme, et sur l’impératif pour l’Intérieur de s’y plier, d’appliquer la loi et la constitution égyptienne, et de démettre Habib al-Adli, le ministre de l’Intérieur sous Moubarak. Al-Adli a fini par être évincé et le ministère a cessé, de fonctionner pour un moment, tout en continuant d’avoir, de temps en temps, des violents accrochages avec les manifestants.

Les fissures du régime Moubarak

D’autres facteurs extrêmement importants expliquent la question de la violence dans la révolution égyptienne, son étendue et ses limites. Sur le plan social, la révolution a pris de court les forces du régime : l’événement a été inattendu, rapide et déstabilisant. Avec la défaite de l’Intérieur il était difficile pour les forces sociales du pouvoir de s’engager dans l’aventure d’une guerre civile – circonscrite ou élargie – et de reprendre à son compte le rôle répressif du ministère. Là un autre point reste à soulever : Existait-il alors une quelconque force sociale capable de jouer ce rôle à la place du régime politique ? La réponse réside dans le constat d’un craquèlement des alliances de ce régime politique justement et de ses forces sociales et institutionnelles. L’entrée en jeu des nouvelles élites de Gamal Moubarak a causé des crevasses au sein de l’alliance sociale du parti National au pouvoir, au sein duquel la discorde a fini par éclater dans des violents affrontements entre ses membres lors de la tenue des élections de l’Assemblée du peuple en 2010. Le fait inédit à ce moment-là était que la plupart des actes de violence électoraux et politiques se passaient justement entre les membres du Parti National. Or la composition de ce parti, l’appui absolu qu’il constituait pour Moubarak, sa pénétration profonde dans les méandres du pouvoir à travers des réseaux clientélistes, l’ont dépossédé des capacités institutionnelles qui auraient permis aux organisations sociales et idéologiques de s’engager dans une telle bataille. Toute possibilité pour ce parti de mobiliser, enrôler et justifier une bataille de ce genre était donc exclue. Ses forces sociales n’avaient plus aussi de motivations propres pour assumer un affrontement important et violent avec d’autres forces sociales, à même de les conduire à une tuerie ou au déracinement social et économique. Le recours aux « baltaguias », quant à lui, a perdu toute efficacité avec la rapide défaite de l’Intérieur, d’ailleurs le maximum de ce qu’il pouvait donner était cette fameuse « bataille du chameau » qui, malgré sa violence et son aspect étrange, ne pouvait aucunement être un mécanisme de répression et d’asservissement d’une révolution ardente qui avait embrasé le terrain et dont les meneurs avait eu raison du ministère de l’Intérieur plusieurs jours déjà avant cette insolite « bataille du chameau ».

De son côté, l’armée s’était engagée dans une lutte sans merci contre l’entourage de Gamal Moubarak, car elle se sentait devenir marginalisée dans les coulisses du pouvoir, notamment durant la dernière décennie de Moubarak. Elle a en effet été doublée par «l’Intérieur » quant à la proximité avec le régime politique et les dispositifs du pouvoir, comme par les avantages sociaux que la police avait acquis. En plus l’armée craignait une éventuelle dislocation de ses forces si elle persistait dans la répression d’une vaste révolution populaire. Il était clair qu’une grande partie des forces armées avait de la sympathie pour l’événement, à ses débuts du moins, d’autant que cette armée était composée généralement de recrues de la classe moyenne et des catégories pauvres mais instruites. Or ce sont ces catégories-là de la société qui avaient conduit le mouvement révolutionnaire en étant aux premiers rangs. Enfin l’effet de surprise et l’élément temps, n’ont pas permis à l’armée de rassembler et de mobiliser ses ressources psychologiques et idéologiques ni d’agiter des raisons morales à même de convaincre ses soldats d’écraser une révolution populaire. A cause du nombre, il n’était pas question, non plus, pour d’autres forces de l’élite de parvenir à éteindre une telle révolution. Cela ne s’est encore jamais vu de par le monde…

Durant la première vague de la révolution, la violence avait réalisé tout ce qu’on en attendait. Il y avait une idée claire que le régime Moubarak s’appuyait fortement sur les forces du ministère de l’Intérieur et reposait sur les politiques de l’interdit. La révolution en est venue à bout. En revanche il n’y avait pas une quelconque vision ou des perspectives pour déraciner et démanteler l’Etat policier en tant que machine de gouvernance, c’est pourquoi la lutte a pris par la suite une tournure judiciaire et de droits humains.

La conjugaison de tous ces facteurs a permis aux révolutionnaires une liberté du mouvement et une marge de manœuvre sur le terrain. C’est-à-dire que malgré les tentatives de persécution de la part de certaines catégories sociales – et nous avons rapidement constaté cela pendant les 18 jours – les révolutionnaires demeuraient convaincus qu’ils ne seraient pas exposés à des vastes attaques sociales dont le but aurait été de les écraser militairement dans les rues et sur les places. De même qu’ils étaient assurés de ne pas essuyer des assauts au moment où ils retournaient chez eux le soir. Les effets tactiques sont restés au niveau du discours et de propos du type « la sécurité », « la stabilité », « le respect de l’autorité du père », « être patient avec le pouvoir » et d’autres encore. Des expressions telles que « le prestige de l’Etat » et « pour qu’on ne devienne pas comme la Syrie et l’Irak » sont venues trop tard. Mais la nature des rapports socio-économiques et les contradictions des institutions de l’Etat n’ont pas donné à Moubarak l’occasion de trouver d’autres moyens à ce moment-là, car il n’avait autour de lui aucune personne capable d’organiser et de mobiliser une contre révolution réelle qui se serait confrontée avec la révolution en cours de manière concrète, claire et efficace.

Et… le monde

Il faut enfin considérer les facteurs relatifs aux conflits régionaux, aux possibilités de s’armer et de pouvoir exacerber la pratique de la violence durant cette étape de la révolution. D’abord nous rappelons qu’à cette période-là, personne n’a touché à l’armée ni à ses institutions et à ses forces. Ensuite que l’institution militaire n’a connu aucune scission ni dans sa hiérarchie, ni de manière horizontale. Personne n’a levé les armes ni contre Moubarak, ni avec lui. Des rumeurs ont couru à propos de la garde nationale qui aurait voulu exercer la répression en faveur de Moubarak. L’exclusion rapide du Chef d’état major du Conseil Suprême des Forces armées a corroboré ces rumeurs. Mais dans l’hypothèse où celles-ci étaient exactes, on n’a vu aucune manœuvre d’une partie contre l’autre. D’ailleurs à la faveur des controverses internes entre le système politique et l’armée, le Conseil Suprême des Forces armées a pu bien vite unifier son commandement et contrôler l’institution avec ses différents secteurs. La solidité de l’institution militaire a ainsi permis de dissuader toute velléité étrangère sérieuse de percer les frontières égyptiennes. Il faut dire aussi qu’aucune puissance étrangère ni régionale n’avait envie de contribuer par la force à la chute du régime Moubarak, de risquer une inimitié entre elle et l’armée égyptienne ou de participer à la désagrégation et à l’effondrement du pays comme c’était le cas en Syrie et en Libye plus tard. La chute rapide de Moubarak a fait aussi que toute exacerbation du conflit entre les puissances qui avaient des visions divergentes sur les événements en Egypte a été évitée. Elles ont toutes préférés régler leurs rivalités politiques à travers des agents et des mouvements locaux comme les Salafistes, les Frères musulmans ou les hommes d’affaires. Les organisations internationales, telles que les Nations Unies, l’Union Européenne, ou même des puissances comme les Etats Unis ont opté pour une prise de contact avec les acteurs de la révolution afin de s’informer progressivement sur eux et sur leurs possibilités et leurs limites. De même que les réseaux officiels de contact avec l’armée sont restés au beau fixe, vu que l’institution militaire a pu maîtriser les espaces de souveraineté et l’appareil de l’Etat. Ni l’Arabie Saoudite, ni les Emirats Arabes Unis n’ont voulu s’aventurer à défendre Moubarak sur le sol égyptien comme l’a fait Ryad pour le Bahreïn, car la géographie ne le permettait pas, l’armée non plus et puis l’Arabie Saoudite ne le pouvait pas.

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L’association de différentes forces sociales et leur synergie à un moment précis de la révolution ont offert l’occasion de rompre avec le régime politique. Et nous constatons que la violence était obligatoirement liée aux limites de cette association. Car sur le plan social il y avait un large éventail allant de la classe moyenne à celle plus pauvre avec plusieurs catégories de gens parmi les plus démunis. Les catégories ouvrières s’y sont alliées juste avant la chute de Moubarak par le biais d’une grande série de grèves ; de même que quelques élites des classes privilégiées. C’est ainsi par exemple que la révolution a intégré dans ses rangs, bien que de manière limitée ou seulement en tant que sympathisants, certains juges, procureurs et hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères. Sur le plan politique il y avait aussi un large spectre de réseaux de jeunes avec des élites hétéroclites parmi les Nasséristes, les islamistes modérés à l’époque, ainsi que les gauchistes, tous ont émergé en trois étapes précises : Le rapprochement de « Kifaya » puis du Mouvement Egyptien pour le Changement et enfin la campagne de soutien pour el-Baradei. Ces élites étaient en fait en coalition fragile et prudente avec les Frères musulmans. Le pari sur l’armée était, quand à lui, antérieur à la révolution puisque plusieurs catégories d’acteurs politiques de l’opposition pensaient déjà que l’armée pouvait faire un pas courageux pour libérer l’appareil de l’Etat de l’hégémonie de Moubarak et de sa bande et pour remettre aussi bien l’Etat que la société sur le circuit de l’Etat de la libération nationale qui avait le rôle de locomotive pour le développement de la société. C’est pourquoi des slogans comme « l’armée est la protectrice de la révolution » sont vite apparus. Indépendamment de ce point de vue et de la manière dont il saisit le dilemme du pouvoir et de la structure de l’Etat en Egypte, il n’en demeure pas moins qu’il a été capable d’inciter le mouvement tout en évitant la confrontation avec l’armée et en rompant avec Moubarak et son fils Gamal.

L’armée s’est engagée dans une lutte sans merci contre l’entourage de Gamel Moubarak, car elle se sentait devenir marginalisée dans les coulisses du pouvoir, notamment durant la dernière décennie de Moubarak. Elle a en effet été doublée par «l’Intérieur » quant à la proximité avec le régime politique et avec les dispositifs du pouvoir, comme par les avantages sociaux que la police avait acquis. En plus l’armée craignait une éventuelle dislocation de ses forces si elle persistait dans la répression d’une vaste révolution populaire.

Toutes ces contradictions avec leur complexité, n’auraient ajouté aucuns moyens, aucuns sens ou buts à la violence révolutionnaire, pour qu’elle s’exerce avec plus d’acuité encore et dépasse ce qui a été fait effectivement. Même la découverte de la vérité sur des événements restés obscures jusqu’à présent – dont par exemple l’ouverture des prisons, les snipers et l’utilisation de véhicules avec des plaques minéralogiques diplomatiques – n’aurait pas un grand impact sur l’analyse du déroulement des choses. Que l’ouverture des prisons ait été le fait d’un assaut populaire contre certaines d’entres elles, ou d’un complot des Frères musulmans visant à profiter des circonstances pour libérer leurs détenus, ou encore d’une conspiration de Habib El-Adli pour semer le chaos, ce sont toutes des conjectures qui, bien que très différentes, ne changent rien à la nature des composantes politiques et sociales de la lutte, ni à ses limites et modalités structurelles, ni même aux nouvelles conditions qui ont repoussé ces limites à la faveur de l’événement fougueux du 28 janvier 2011.

Bien que la violence et le pacifisme de la révolution aient réalisé les conditions et les objectifs escomptés, la question de la violence demeure, jusqu’à présent, marquée par des discours étranges de la part des différentes forces révolutionnaires et sociales. Certains renient avec naïveté les actes de violence perpétrés contre les postes de police prétendant qu’il s’agissait d’actes barbares et criminels au vu de la loi. D’autres affirment que le vice de la révolution égyptienne est justement son côté pacifique et l’absence d’une « bonne » brutalité qui aurait pu abattre les remparts du régime et écraser les ennemis de la révolte. D’autres encore soutiennent l’idée d’une indispensable révolution ouvrière armée ! Le plus étrange est que tous louent la révolution libyenne, parce que violente et armée justement. Mais personne ne prêtait attention à des interrogations évidentes comme : Pourquoi ? Pour quelle raison précisément ? Qui aurait financé cette guerre révolutionnaire violente ? Qui aurait fourni les armes pour la mener ? Avec quelles puissances internationales et régionales cette révolution ouvrière armée aurait fait alliance ? De leur côté ceux qui réfutent toute violence ne se sont pas, non plus, posé la question de savoir quel était le prix d’une telle démission devant l’acte social le plus important de cette période-là, ou quels étaient les risques de diaboliser une population composée des plus démunis et de la classe moyenne et pauvre ! Ils n’ont même pas pris le temps de réaliser que l’indépendance du mouvement et sa capacité à affronter le régime étaient fermement liées à la neutralisation, même temporaire, de son énorme appareil répressif avec toute son infrastructure. On n’attendait pas de la violence de produire plus d’effet, la révolution n’a pas échoué à cause de la faiblesse de la violence ni de sa discontinuité, la lutte sociale n’avait d’ailleurs pas besoin à ce moment là de moins ou d’un surplus de violence.

• Traduit de l’Arabe par Saïda Charfeddine
• Publié dans Assafir al Arabi en arabe et en français


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