Algérie: Fatéma M. une femme «assise à la maison».

Notre dossier sur « la féminisation du travail précaire », publié ce mois, avec 9 textes de différents pays du Monde Arabe, présentait des portraits de femmes combattives, courageuses et dignes, qui se battaient contre la misère et pour donner un meilleur avenir à leurs enfants. Voici celui de la magnifique Fatéma M. d’Algérie. Bonne fête des mères !
2020-03-21

Ghania Mouffok

Journaliste algérienne


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Fourate Chahal Rekaby - Liban

Cette publication a bénéficié du soutien de Rosa Luxembourg Institute. Ce texte peut être reproduit entièrement ou partiellement à condition de citer sa source.

Elles sont arrivées, la mère et la fille, concentrées sur leurs pas : la mère a mal au dos, très mal. A peine étions nous installées devant nos trois verres de jus d’orange pressée que nous ne boirons pas, dans un banal café d’Alger, que Fatéma M., la mère, pleure, elle pleure du dedans : « c’est ma vie qui s’est présentée à mes yeux et c’est mon âme qui me fait de la peine ». Avant de se ressaisir : « On commence par mon enfance, mon travail, mon mariage ? » et c’est elle qui dirigera l’entretien : « cela faisait longtemps que j’avais envie de raconter mon histoire. »

Son histoire se décline comme une tyrannie du quotidien et de l’exploitation du travail d’une femme née en 1962, dans un village de montagne aussi pauvre qu’ingrat, d’une mère orpheline et d’un père « au cœur mort, dans les mains de ma mère », femme autoritaire que la vie de petite orpheline mariée à 13 ans a rendue dure.

Alors que l’Algérie devient indépendante, Fatéma veut aller à l’école, elle a douze ans, elle veut apprendre à lire et à écrire, elle fera deux ans de classe, avant que sa famille, sa mère et son frère, n’en décident autrement, à eux deux ils vont lui bousiller sa vie.

Mais Fatéma M. résiste, toute sa vie elle va ainsi résister aux écrasements. Et c’est contre eux qu’elle continuera son apprentissage, « je lisais les journaux, plusieurs fois le même, et j’écoutais la radio, elle dormait sur mon oreille ».

Aux prétendants qui se présentent, nombreux, ils la refusent : « si tu restes avec moi, promet sa mère, je te couvrirais les bras d’or. » En fait d’or, elle ne recevra que des coups pour la contraindre à accepter sa condition de prisonnière de l’intérêt familial.

Alors que l’Algérie devient indépendante, Fatéma veut aller à l’école, elle a douze ans, elle veut apprendre à lire et à écrire, elle fera deux ans de classe, avant que sa famille n’en décident autrement. Mais Fatéma M. résiste, toute sa vie elle va ainsi résister aux écrasements. Elle apprendra seule !

Sa mère écrasante ne la voit qu’au service des autres, pour gagner leur vie elle tisse des couvertures, et elle attend de sa fille qu’elle prenne en charge le reste, tout le reste : le ménage, laver le linge, ramasser du bois, faire le feu, rouler le couscous, se lever la première et se coucher la dernière. Quand son frère se marie, elle se révolte : maintenant qu’il a une femme c’est à elle de le prendre en charge, de partager le fardeau, mais son frère lui répond : « je ne vais pas détruire la maison que j’ai construite ». Une maison dont elle est devenue le pilier. Il faut qu’elle quitte ce cauchemar, en son for intérieur elle se fait un serment : « le premier homme qui se présente je l’épouse, par Dieu ». Le premier homme est handicapé, « il marchait avec des piquets » mais elle tient sa promesse parce que « je suis croyante ».

Elle l’épouse, sans fête et contre sa famille, et elle passe d’une misère à une autre, d’un gourbi à un autre, et des coups de son frère à ceux de son mari : « il me frappait avec ses pieds morts, en fait ce n’est pas des pieds qu’il est malade mais de sa tête ».

Alors que l’Algérie devient indépendante, Fatéma veut aller à l’école, elle a douze ans, elle veut apprendre à lire et à écrire, elle fera deux ans de classe, avant que sa famille n’en décident autrement. Mais Fatéma M. résiste, toute sa vie elle va ainsi résister aux écrasements. Elle apprendra seule !

Le couple se sépare de la belle famille qui pense également se soumettre les bras et la tête de cette femme, encore un enfer à fuir. De la campagne, elle déménage et se rapproche de la capitale, Alger, dans une banlieue entre la campagne et la ville.

Elle a 25 ans et elle aura 5 enfants, 3 garçons et deux filles : « C’est par les enfants que les hommes nous tiennent ». Sous sa férule, son fils aîné est brillant, bachelier, « la meilleure note de toute la wilaya », mais le père qui enseigne l’arabe dans une école coranique se refuse à financer sa scolarité. Jaloux, sans doute, de ce fils qui, « très sensible à mes souffrances » lui promettait : « Yemma, je vais étudier et te sortir de la misère ».

Impuissant à tenir sa promesse : « Il a tout enfoui dans son cœur et se tait. » Et la pauvreté devient bruyante : « Que faire ? j’étais couverte de dettes ».

« Elle avait tout vendu, précise sa fille qui tient la chronique de la vie de sa mère avec calme et précision, ses quelques bijoux, ses couvertures de laine, ses poteries, elle n’avait plus rien. » Vingt ans, elle est la seule à faire des études, comme une revanche, aujourd’hui elle finit une licence à la faculté et de sa mère elle dit : « C’est elle qui m’a appris à ouvrir les portes que je croyais fermées. »

Un jour, alors que Fatéma M. cherche autour d’elle un objet à vendre, son regard tombe sur ces quelques kilos de couscous roulés main et autres pâtes traditionnelles qu’elle prépare à l’avance pour nourrir les siens, et l’idée lui vient : « J’ai pris mes trois kilos de couscous, mes deux kilos de berkoukess et je suis descendue à la Place des Martyrs, dans la capitale parce que j’adore la ville, et je les ai vendus. Mon travail a plu, je n’oublierai jamais les sœurs d’Alger qui m’ont soutenue, encouragée et passé des commandes ».

A 58 ans et pour la première fois de sa vie, elle découvre que son savoir- faire de femme, son travail a de la valeur et un prix, très vite elle apprendra qu’il a également un coût, sans valeur sociale, les os de son dos.

Une table pour se mettre debout.

Fatéma M. est l’une de ces femmes auxquelles, lors du recensement de la population, passent les enquêteurs et demandent : « Tu travailles ? » ? « Non », répond-t-elle. « Alors tu es assise à la maison ? ». « Oui » dit-elle. C’est ainsi que l’on appelle en Algérie dans la langue populaire, « les femmes au foyer », on les dit : « assises à la maison », (ga3da feddar).

« Elle avait tout vendu, précise sa fille, ses quelques bijoux, ses couvertures de laine, ses poteries, elle n’avait plus rien. » elle est la seule à faire des études, comme une revanche. De sa mère elle dit : « C’est elle qui m’a appris à ouvrir les portes que je croyais fermées. ».

Elles représentent l’écrasante majorité de la population féminine, le taux d’activité féminine, bien qu’en hausse, est à peine de 18% de la population active.

Assise à la maison ? La première chose que va acheter Fatéma M. avec ses premiers bénéfices c’est une vieille table pour se mettre debout : « comme ça, je pouvais tout mettre à proximité de mes mains, le sel, la semoule, l’eau et l’huile. » C’est sa première révolution technologique : elle s’invente son établi. Assise à la maison ? « Je travaille la nuit, quand tout le monde dort, de 9 heures du soir à minuit, je roule mon couscous et je le fais cuire, je le pèse et je le mets dans dans mes couffins, je prépare mes galettes, je les laisse se reposer et je vais dormir. A quatre heures du matin, je me lève et je les fais cuire à leur tour, au marché, elles arrivent chaudes. »

Le plus dur reste à venir : transporter de son village de montagne à 20 minutes de la première grande ville, sans transport public, ces kilos de marchandise, puis de cette ville à la gare elle prend le train qui la mènera à Alger. « Comment je les ramène jusqu’au marché ? Dieu seul le sait. Quand il pleut je ne peux même pas avoir un parapluie mes deux mains sont prises, un couffin dans l’une, un couffin dans l’autre, les gens me disent tu es une moudjahida, une vraie. » Et elle ne sourit pas.

Sortie de chez elle à 6h30, elle arrive à Alger à 9h30, soit trois heures de trajet. Arrivée à la gare de l’Agha de la capitale, il lui reste encore la corvée de monter, Alger est une ville de pentes, ses couffins sur le marché. Là, elle procède par étape, « je laisse à des gens une partie de ma marchandise et je fais plusieurs fois l’aller- retour. »

« J’ai pris mes couscous et je suis descendue à la capitale, et je les ai vendus. Mon travail a plu, je n’oublierai jamais les sœurs d’Alger qui m’ont soutenue». A 58 ans et pour la première fois de sa vie, elle découvre que son savoir- faire de femme, son travail, a de la valeur et un prix.

Mais, elle ne se plaint pas, son affaire marche, elle croule sous la demande et elle fait école, ses voisines aussi démunies qu’elles lui proposent de vendre leur propre travail en échange d’une commission, elle accepte. Ensemble, elles vont monter un véritable atelier exclusivement féminin, chacune selon sa spécialité d’excellence, pour l’une ce sera les gâteaux aux dattes, pour l’autre le pain maison, la toute jeune se charge de fabriquer la pâte feuilletée épuisante, tout un savoir de femmes, un travail jusqu’alors gratuit, considéré comme méprisé et méprisable.

Et, une deuxième table pour se rendre visible.

Elle réussira même l’exploit depuis sa table privée à arracher le droit à une table publique sur laquelle elle étale ses produits, en bordure et sur le trottoir, au marché ex Meissonnier. Chose rare en Algérie où les femmes n’ont pas le droit de faire mixité tant dans l’inconscient le marché est une affaire d’hommes. Et, si cette règle est non écrite, il y a toujours un homme pour tenter encore de l’imposer : « Il y en a un jeune qui me harcèle, il m’a dit : « des hommes avec leurs moustaches n’ont pas cette place, tu n’as pas à être là, dégage. Il ne m’a pas impressionnée et je suis restée ».

Sortie de chez elle à 6h30, elle arrive à Alger à 9h30, soit trois heures de trajet. Arrivée à la gare de l’Agha de la capitale, il lui reste encore la corvée de monter ses couffins sur le marché, Alger est une ville de pentes.« les gens me disent tu es une moudjahida, une vraie ».

La bataille est rude dans un pays où le taux de chômage, entre passage d’une économie administrée à une économie libérale renforcée par un plan d’ajustement structurel (1994) ne cesse d’augmenter, jetant hommes et femmes hors marché formel du travail en concurrence pour, comme on dit à Alger, « naviguer », se débrouiller entre la légalité et l’invisibilité. Un marché qui ne cesse de s’élargir : évalué en 2003, par Conseil National Economique et social, le CNES « à plus de 1, 249 millions de personnes (équivalent à l’emploi dans l’agriculture) soit 17% de l’emploi total, (...) » et connaîtrait « (...) un taux de croissance moyen, annuel de plus de 8%, soit 2 fois celui du travail structuré » (1). Sur ce marché du travail un travailleur sur quatre est une femme. Des chiffres sous- estimés, selon le BIT, l’emploi informel serait de 43% de l’emploi total et le « nombre de femmes activant dans le secteur informel ...pourrait être le double » (2). Dans tous les cas, toutes les statistiques le confirment : l’avenir du travail au féminin, devant le chômage massif, se trouvera sur ce marché rendu invisible socialement, économiquement et juridiquement.

Mais Fatéma M. ne se plaint pas, ne comptant « que sur Dieu et ses muscles » jamais elle n’a été aussi autonome et aussi « riche », évaluant son profit entre jours fastes et jours maigres entre 5000 da et 2500 da par jour, soit le quart du salaire mensuel de son mari.

« Tu n’imagines pas mon bonheur quand, rentrée à la maison, je les compte, et quand mon mari veut savoir ce que j’ai fait rentrer, je lui dis ne cherche pas à comprendre. Je suis devenue indépendante, El Hamdoullah.».

« J’ai acheté une cuisinière et c’est comme si j’avais acheté un hélicoptère, j’ai acheté à mon autre fille une machine à coudre électrique, et j’ai en économie l’argent du frigidaire », avant d’ajouter avec une coquetterie qui, subitement, lui fait perdre dix ans : « et je me suis acheté une paire de boucles d’oreille ».

Si le mari a été vaincu, le destin peut être cruel, son corps épuisé ne répond plus : « je l’ai trop forcé, je suis fatiguée, Oh mon Dieu, oh mon Dieu » : Il aura suffi de trois ans à peine de ce travail, de ce rythme éreintant pour que son dos se déchire, désormais incapable de porter ce fardeau, elle est condamnée à quitter le marché sans droits.

Et sans regret, quand elle évoque ce qu’il lui a permis d’arracher à l’amertume, pour la première fois de notre rencontre son visage s’illumine : « J’ai acheté une cuisinière et c’est comme si j’avais acheté un hélicoptère, j’ai acheté à mon autre fille une machine à coudre électrique, et j’ai en économie l’argent du frigidaire », avant d’ajouter avec une coquetterie qui, subitement, lui fait perdre dix ans : « et je me suis acheté une paire de boucles d’oreille ».

Le contenu de cette publication est l’entière responsabilité de Assafir Al Arabi et n’exprime pas obligatoirement les positions de Rosa Luxembourg Institute.

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1- Ampleur et nature du travail informel en Algérie : Essai d’analyse par genre, par Boutaleb Kouider et Dahmani Driouche.
2- idem.

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