Le capitalisme de 1948: Le présent

Il existe un discours dont les grandes lignes font désormais l’unanimité des principaux groupes sociopolitiques. Il est même adopté comme discours national par les cercles nationaux d’éducation politique et culturelle de l’intérieur d’Israël. Ce discours considère l’ascension des échelons des institutions israéliennes grâce à la réussite scientifique et professionnelle (et non pas bien sûr, par la soumission et le déni de soi ou de sa culture) comme « une victoire » en soi dans la lutte pour parvenir à «la citoyenneté égalitaire».
2019-12-19

Majd Kayyal

Chercheur et romancier Palestinien de Haïfa


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Jeffar Khalidi - Irak

Une personnalité, parmi les Palestiniens des territoires occupés en 1948, une s’est distinguée, ces dernières années, par le respect que lui vouent les adversaires politiques et les cercles sociaux les plus divers et les plus opposés. La presse suit cette figure avec admiration et ses apparitions sur les réseaux sociaux se multiplient et toujours dans des contextes positifs. Cette unanimité illustre d’une large manière une plateforme de valeurs qui prévaut dans la société palestinienne de l’intérieur. Hossam Hayek, est le nom de cette personnalité. A chacune de ses apparitions, ce nom est accompagné de célébrations et assorti de bénédiction. Bénédiction pour son porteur, pour notre peuple et pour l’humanité entière.

Natif de Nazareth en 1975, le jeune homme a obtenu son doctorat en génie chimique à l'Institut israélien des sciences appliquées – Technion. Après des études postdoctorales au Weizmann Institute of Science, puis au California Institute of Technology, il est retourné au Technion en tant que chargé de cours au département de génie chimique et directeur du laboratoire des équipements basés sur la nanotechnologie .Depuis quelques années, le jeune professeur est apparu dans les médias, à la suite de sa gratification de plusieurs distinctions israéliennes et internationales et après que la revue « MIT Technoly Review » l’ait cité parmi les jeunes scientifiques d’avant-garde dans le monde. La réalisation scientifique la plus remarquable de Hayek a été la mise au point d'un «nez artificiel» capable de diagnostiquer précocement un certain nombre de maladies, notamment des types de cancer, par l’inhalation, l’analyse et l’examen de l'exhalation humaine. Il va sans dire que le diagnostic précoce des maladies est l’un des facteurs les plus importants d’augmenter les chances de guérison.

Le professeur Hayek est en train de développer son invention et de se déplacer à travers le monde, pour parler de son nouvel objectif: transformer le «nez artificiel» en un petit patch, qui pourrait être fixé de manière permanente sur le corps humain et devenir ainsi capable de diagnostiquer précocement les possibilités de maladies et de les signaler. Il décrit ainsi son invention : «Il suit des signaux physiologiques en permanence (…) Imaginez que ce patch peut être porté par tout un chacun, riche ou pauvre, à partir de sa naissance et jusqu’à sa mort. Il observe et surveille la santé de l’être humain, seconde par seconde. Est-ce un rêve ? De la science fiction? Je pense que cette science-fiction deviendra un jour une science».

Le discours de Hayek n'est ni hypocrite à l’égard des Israéliens, ni soumis Au contraire, il tient à l'appartenance arabo-palestinienne en tant qu'identité culturelle et ethnique personnelle. Il se résume dans l’exigence de voir la "minorité arabe en Israël" partager les mêmes chances et opportunités actuellement monopolisées par les «Juifs».

Hayek a parlé récemment de sa découverte lors d'un événement médiatique qui a emballé les réseaux sociaux: « Le scientifique israélo-arabe » a prononcé un discours en hébreu devant quatre mille Israéliens sur TEDx Tel Aviv, pour raconter sa success-story et présenter sa technologie appelée à bouleverser le domaine de la santé et de la médecine. Telle était la présentation de ‘événement, quant à la substance du discours, elle se résume dans son titre: « Comment la science peut être une solution pour instaurer l'égalité sociale?».

Vaincre le racisme, selon le professeur

Ce qui mérite d’être examiné dans le cas de Hayek, c’est que, contrairement à des modèles antérieurs appartenant à la même classe et aux mêmes orientations sociopolitiques, il ne se contente pas de travailler et de progresser individuellement, mais il fait des efforts assidus pour généraliser son discours. Il participe ainsi, très activement à inculquer ces idées à des générations d'universitaires et de lycéens, à partir de sa position d’universitaire à Technion (qui connaît d’ailleurs, une augmentation remarquable du nombre d'étudiants palestiniens) ainsi qu’à travers d’autres institutions et associations qui incitent à «l'intégration économique» dans les domaines de la technologie et des sciences, sans parler de ses fréquentes apparitions dans les médias. Bien évidemment, Il n’est pas tout seul dans cette démarche, puisque toute «la nouvelle bourgeoisie palestinienne» a dépassé la phase du progrès professionnel et de l’élargissement du champs de ses intérêts, pour jouer le rôle de l'agence qui s’active à agrandir le cercle de l'assimilation. Que pouvons-nous donc apprendre de Hayek concernant, par exemple, la nature et le lexique du discours de «l’intégration»?

Le discours du jeune homme n'est ni hypocrite à l’égard des Israéliens, ni celui de la soumission ou du déni de soi. Au contraire, il tient à l'appartenance - en tant qu'identité culturelle et ethnique personnelle. Mais l’interprétation politique de cette appartenance culturelle se résume dans l’exigence de voir la "minorité arabe en Israël" partager les mêmes chances et les mêmes opportunités dans la répartition des ressources et des possibilités institutionnelles de « l'État », actuellement monopolisées par les « Juifs ». En fait, son attachement à l’appartenance arabo-palestinienne se réduit à un défi à l’égard de la judéité de l’Etat d’Israël. Partant de là, gravir les échelons des institutions israéliennes, grâce à la réussite scientifique et professionnelle (et non pas par la soumission ou le déni de sa propre culture et de son identité), constitue en soi une «victoire» dans la lutte pour parvenir à la citoyenneté égalitaire. Il s’agit d’une conception dont les grandes lignes font désormais l’unanimité des principaux groupes sociopolitiques, et qui est même adopté comme discours national par les cercles nationaux d’éducation politique et culturelle à l’intérieur d’Israël.

Dans son discours cité plus haut (publié par des institutions israéliennes qui ont même financé ses annonces sur Facebook), Hayek affirme que la promotion scientifique et la persévérance obstinée dans la quête du succès constituent la seule possibilité de briser le « plafond de verre » et de bénéficier de « l'égalité sociale ». Selon lui donc, distinction scientifique et égalité sont deux termes indissociables, qu’il présente comme «une seule bannière sous laquelle nous devons tous nous tenir». Il ajoute: «Je le dis à chaque garçon et à chaque fille qui vivent à côté ou en dessous du plafond de verre: cherchez à réussir car c'est la voie qui vous mènera vers l'égalité». Pour mieux appuyer son propos, le professeur Hayek a commencé son discours par une histoire. Celle de la discrimination raciale et des fouilles humiliantes auxquelles il était soumis, tout au long de sa vie, à l'aéroport israélien Ben Gourion, parce qu’il est Palestinien et à cause du prénom de son père inscrit sur son passeport: Jihad. Il a raconté comment il a décidé un jour de braver cette discrimination et de forcer la sécurité de l’aéroport à le traiter dignement. C’est ainsi qu’en mettant en avant son statut de scientifique prestigieux, il s’est permis de désobéir aux ordres humiliants des services de sécurité, leur a fait savoir «qui il était» et les a obligés à le traiter avec respect comme le reste des passagers. De manière égalitaire en somme.

« Octobre 2000 » : Qui a semé et qui a récolté ?

Fin septembre 2000, alors que Sharon entrait dans la cour de la mosquée Al-Aqsa et que Muhammad al-Durra tombait en martyr, la population des villes et des villages palestiniens de l’intérieur est sortie manifester et affronter la sécurité israélienne. Toute la Palestine est devenue un champ de bataille populaire contre les Israéliens. Une telle unité politique et militante entre les Palestiniens de l’intérieur, ceux de la Cisjordanie et ceux de la Bande de Gaza, n’a plus jamais été observée dans l'histoire du peuple palestinien depuis la Nakba. Mais Israël a vite fait de réprimer les manifestations à l’intérieur. Treize jeunes ont été tués, des milliers de personnes blessées et emprisonnées, puis l’Etat a encerclé les villes et villages palestiniens et coupé tous les services de première nécessité, obtenant ainsi une rapide capitulation – qui obéissait directement à l’impératif imposé par la dépendance des habitants au marché israélien. Le plus important est que l’interaction naturelle, organique et harmonieuse avec l’Intifada du peuple palestinien, est devenue en un clin d’œil «les événements d’octobre 2000» et «le soulèvement de Jérusalem et d’Al-Aqsa», c’est-à-dire un libellé et un traitement qui la distingue et la détache de l’Intifada en tant qu’événement national unificateur. La première réaction des Israéliens a été d’établir, à travers la presse et les institutions de l’Etat, une différenciation entre ce qui s’est passé à l’intérieur et ce qui se poursuivait en Cisjordanie, dans la Bande de Gaza et à Jérusalem. Il faut reconnaître cependant, que ce qui a contribué à enraciner effectivement cette différentiation (fictive et fabriquée), ce sont bien l’action et le discours des nouvelles élites politiques et des droits de l’homme au sein de la société civile de l’intérieur avec la presse palestinienne. Elles ont préféré accuser Israël d'avoir tué « leurs citoyens » et exiger plus tard, de participer à la commission d'enquête officielle nommée par le gouvernement - la Commission Or - dont les procédures et les résultats ont façonné notre perception politique du soulèvement populaire comme un événement parallèle à l'intifada, et non pas comme une partie intégrante à elle.

Fin septembre 2000, alors que Sharon entrait dans la cour de la mosquée Al-Aqsa et que Muhammad al-Durra tombait en martyr, la population des villes et des villages palestiniens de l’intérieur est sortie manifester et affronter les forces de sécurité israélienne. Toute la Palestine est devenue un champ de bataille populaire.

L’importance du rapport final de la Commission Or, publié en 2003, est qu’il comporte le premier aveu officiel israélien de l’existence d’une discrimination raciale israélienne à l’encontre des citoyens palestiniens. La commission gouvernementale a estimé que les causes du soulèvement de Palestiniens de l’intérieur reviennent à la discrimination dont ils sont victimes, dans les domaines du travail, du logement, des conditions de vie et d’autres disparités économiques. La Commission a recommandé au gouvernement israélien d’œuvrer à combler ces lacunes afin d’éviter que de tels «événements» se reproduisent. Le gouvernement israélien a effectivement adopté les recommandations relatives à ce volet et commencé à appliquer, dans les années qui ont suivi, des réformes visant à intégrer les Palestiniens au marché du travail et à les endiguer économiquement. A ce propos, il faut souligner que ces politiques ressemblaient (dans leur fondement plus que dans leur application) à la stratégie israélienne en Cisjordanie, au cours des mêmes années, appelée alors «la réforme économique» ainsi qu’à bien d’autres stratégies adoptées pendant la période qui a suivi la disparition d’Arafat, dans le but d’ensevelir l’Intifada.

L'enquête israélienne a souligné la discrimination contre les Palestiniens dans les domaines du travail, du logement et des conditions de vie, et a recommandé au gouvernement d’œuvrer à combler ces lacunes afin d’éviter que de tels «événements» se répètent. Le gouvernement israélien a adopté ces recommandations

En 2000, les gens sont descendus dans les rues, ils se sont révoltés et ont défié la répression avec courage. Ils sont sortis simplement parce que Sharon, par son entrée dans la mosquée Al-Aqsa, les a nargués en tant que Palestiniens, mais aussi parce qu'ils ont vu en Muhammad al-Dura, un remake de l'assassinat des enfants de Kafr Qasim, de ceux tués durant la Journée de la Terre, ou encore à Qana, à Shatila et à Gaza ... Plus important encore, ils ont vu dans ce petit garçon l'image de leurs propres enfants et des êtres qui leur sont chers. Ils sont sortis dans un élan national profond et libre. Seulement cette grande conscience humaine a été victime des élites sociales qui possédaient le pouvoir de manier la «rhétorique». Ce sont des voix d'influence politique, universitaire et professionnelle qui pèsent dans les journaux, les associations et les partis. Ainsi, les sacrifices sont devenus vains et ont été réduits à la dimension des demandes « civiles », qui n’ont profité qu'aux catégories dont l’influence matérielle a augmentée, leur permettant de mieux percer le marche, et donnant la possibilité à Israël d’instaurer ses politiques de récupération et d’ «assimilation».

Les bras longs d'Or

Le gouvernement israélien a dépensé des budgets énormes pour intégrer les Palestiniens au marché du travail israélien. Ainsi en 2007, a été créée l’« Autorité de développement économique pour les milieux arabes, druzes et circassiens » dépendante du Cabinet du Premier ministre, et chargée de développer les initiatives et les investissements dans les« milieux des minorités », d'impliquer les autorités locales arabes dans des « zones industrielles régionales » et d'encourager les usines arabes à traiter avec le gouvernement israélien et à lui fournir services et marchandises, etc. Dans la même année, a été créée « l'Autorité de développement des bédouins du Néguev ». En plus d'être axée sur l'idée de séparer les Palestiniens du Néguev des autres Palestiniens de l'intérieur, celle-ci était et demeure le bras droit dans la démolition des villages du Néguev afin d'imposer une «urbanisation forcée» en développant des «opportunités économiques» dans les « villes » construites par le gouvernement pour y transférer les habitants des villages non reconnus.

Les procédures et les résultats de la Commission Or ont façonné notre perception politique du soulèvement populaire comme un événement parallèle à l'intifada, et non pas comme une partie intégrante à elle.

À la suite de ces transformations, plusieurs associations et institutions ont été créées et lancées dans l’orbite du« développement des Arabes ». Elles ont été dotées de budgets astronomiques, et ont déployé des efforts zélés dans ce qu’on appelle « l'orientation académique », qui renseigne les étudiants avant leur entrée à l'université et les incite à choisir les domaines d’études« qui leur conviennent », afin de pouvoir, plus tard, les intégrer au marché du travail. Ces institutions ont appuyé et consacré l'orientation des étudiants vers les matières techniques, les micro-sciences et les sciences naturelles, «des sujets qui ne laissent pas le temps aux prises de tête avec du nationalisme». Il s’agit là d’une phrase du document « King », dévoilé en 1976 et qui était destiné à conseiller le gouvernement israélien sur la manière de traiter avec les Palestiniens de l'intérieur au lendemain de la Journée de la Terre. Le document « King » considérait qu'il était nécessaire d’éloigner les Palestiniens des études en sciences humaines et sociales et de les encourager à aller étudier à l’étranger. Le nombre d'étudiants qui partent étudier dans les universités de Jordanie et de l’Europe de l'Est a effectivement augmenté.

A partir de l’année 2000, l’abandon de l’activité politique par les étudiants palestiniens est devenu plus étroitement lié à un prétendu antagonisme entre le travail politique et la réussite universitaire. Il s’agit de l’une des nombreuses expressions par lesquelles les avancées professionnelles et académiques sont devenues l'antithèse de l'action politique.

Des centres et des institutions d’orientation des étudiants ont été mis en place, dont notamment le Centre Zufen (qui veut dire signal ou orientation), qui intègre les étudiants arabes au marché israélien de la technologie, et Kav Mishviya (Ligne pour l’égalité), qui ouvre le marché du travail aux universitaires arabes. Au cours de la même période, des projets pour l’« égalité des chances » ont été montés dans des universités israéliennes. Ils sont affiliés au rectorat de l'université, et prévoient des activités professionnelles, éducatives et de loisirs pour les étudiants arabes. Le Département d’État américain a commencé, à son tour, à allouer des bourses aux étudiants arabes pour étudier aux États-Unis, sans parler du reste...

La mission israélienne a été facilitée, en premier lieu, parce qu'elle était conforme aux exigences politiques palestiniennes appelant à « l’égalité », mais surtout, parce qu’elle était en accord avec les mutations économiques et technologiques mondiales que les sociétés ont naturellement subies et même souhaitées. Une culture de l’éducation «taylorienne» a envahi les universités israéliennes (c’est-à-dire une volonté d’«organiser» le travail et d’adopter les critères de la meilleure «efficacité» possible). Les étudiants palestiniens ont alors trouvé un moyen d'acquérir des compétences techniques leur permettant d'accéder au marché du travail. Cette résolution de l'université était facilement applicable en raison de l'exil de l'étudiant palestinien au sein du système académique israélien, et de son incapacité à faire partie d'un groupe de recherche produisant des connaissances. Grâce à ces changements un des piliers du mouvement nationaliste palestinien a été anéanti, celui des étudiants des universités qui avaient auparavant un rôle politique et culturel important. L’action politique estudiantine est désormais socialement perçue comme un obstacle au progrès et à l’éducation, et l'étudiant politisé est devenu celui qui passe de nombreuses années à l'université sans parvenir à obtenir un diplôme.

Il faut rappeler à ce propos, que les étudiants qui prenaient des distances vis-à-vis des mouvements politiques dans les années 1970 ou 1980, par exemple, le faisaient parce qu’ils craignaient le harcèlement des services de renseignements ou leur enregistrement sur le« Point noir » (listes noires établies par les services de renseignement et à cause desquelles les étudiants pouvaient être bannis des institutions de l’enseignement). En revanche, l’alibi invoqué depuis 2000 pour justifier cette distance vis-à-vis de l’activité politique est la prétendue contradiction entre elle et la réussite dans les études. On retrouve là une, parmi tant d’autres représentations de l’antagonisme entre action politique et réussite académique, dont les partis, qui avaient élaboré le discours sur l’ « égalité », ont été les premières «victimes».

Où se situe la nouvelle bourgeoisie de cette décennie?

Quelque chose a changé dans la représentation de la nouvelle bourgeoisie: Cette catégorie de la population est apparue dans les années 1990 et la première décennie du troisième millénaire, principalement à travers une expression politique et culturelle, c'est-à-dire par le leadership et la création de partis, ainsi que par la mise en place d’associations de la société civile et d'institutions culturelles et de presse. Mais les transformations opérées par Israël après la deuxième Intifada ont facilité l’expansion de cette bourgeoisie grâce au marché israélien. De ce fait, « l’expression politique de soi »a été abandonnée après avoir épuisé le rôle qu’elle jouait.

La «nouvelle bourgeoisie palestinienne» s’est mise alors à se réaliser, à produire et se développer dans des domaines très éloignés du cadre palestinien de l’action politique et sociale. Ce qui a entraîné un déclin historique de l'efficience et de la popularité des partis et une montée en puissance du pouvoir des conseillers locaux, souvent élus sur des bases clientélistes, comme responsables directs du «développement économique» des villes et villages palestiniens et qui entretiennent des relations directs avec les ministres israéliens.

Tout le poids de cette catégorie sociale s’est concentré dans les secteurs privé et public israéliens, plus particulièrement dans les domaines des sciences, de la technologie et de la santé. Les statistiques israéliennes font état d’une augmentation du nombre des ingénieurs et programmateurs palestiniens dans les entreprises technologiques du pays de 350 (1%) en 2008, à 5000 (4%) en 2018. De même, la part de médecins palestiniens est passée de 9,6% en 2008 à 15% en 2015, du total des médecins exerçant dans le système de santé israélien. Les mêmes statistiques soulignent que ces augmentations ne concernent pas toutes les catégories de la population palestinienne mais essentiellement les classes sociales les plus « fortes »– les Palestiniens chrétiens et les musulmans de Jaffa et du nord du pays – de même que la majorité écrasante est constituée de médecins hommes. En 2017, 40% des pharmaciens en Israël étaient également palestiniens. Selon les mêmes sources, le pourcentage des étudiants palestiniens dans les domaines de la comptabilité, de l’économie et de la gestion a sensiblement augmenté aussi : entre 2013 et 2016, le taux des étudiants palestiniens est passé de 19 à 27% du total des étudiants en comptabilité en Israël, et de 6 à 13% du total de ceux qui étudient la gestion des affaires.

Entre 2010 et 2015, il y a eu également une augmentation de 3% des employés palestiniens dans ministères israéliens, dont le plus frappant est le ministère de la Justice, alors qu’il est tenu depuis cinq ans par Ayelet Shaked – une grande figure des partis sionistes les plus extrémistes. Au cours de ces six dernières années qui ont vu une offensive juridique sans précédent contre les Palestiniens (à partir des lois sur la lutte contre le terrorisme jusqu’à « la loi sur Israël Etat-Nation juif »), le nombre d’employés palestiniens au ministère de la Justice a doublé. Ce même département s’est vu aussi attribué la charge d’accroitre la proportion des Palestiniens dans toutes les institutions gouvernementales. Le nombre des fonctionnaires palestiniens au ministère de la Justice est donc passé de 242 en 2012 à 502 en 2018. En 2004, seuls 2 avocats palestiniens étaient employés par le Procureur général israélien, en 2016, ils étaient plus de 50 à le représenter.

Comment les forces nationales ont-elles réagi à la nouvelle réalité?

Aucune des forces politiques de l’intérieur n’a pris le temps d’examiner sérieusement ces changements ou d’analyser leur impact sur la conscience politique de la population, ni, bien sûr, pris position à l’égard de cette stratégie du gouvernement israélien. Bien au contraire, de nombreux militants, chefs de partis, associations et autres élites ont activement participé à des projets et à des initiatives au service des politiques d’ « intégration ». Car la quête de justice était – et est jusqu’à présent – commandée par une conception capitaliste: les demandes d'«égalité» ne sont formulées qu’en terme d’«égalité des chances » sur le marché israélien. Toute lecture sociale est ainsi tombée dans l’oubli, car lorsque l’exigence de droits de «la minorité nationale» devient celle des intérêts d’une communauté ethnique au sein d’un Etat, l’esprit de libération globale et de lutte contre le sionisme en tant qu’occupation coloniale disparait.

Dans son discours, Hayek utilise fréquemment le mot hébreu «Mitsuyanot», par lequel il veut dire «réussite scientifique» ou «réussite professionnelle». Paradoxalement, si nous essayions de traduire ce mot en arabe, la langue révélerait immédiatement la contradiction radicale dans l'affirmation selon laquelle le «Mitsuyanot» est le chemin de l'égalité, car la traduction arabe la plus exacte du mot est «excellence»: un terme qui véhicule un poids politique fondamental pour la compréhension du racisme et des inégalités. Une autre traduction donne «devancer», qui n’est pas non plus un mot relevant du lexique de l'égalité.

Comme l’ensemble des élites palestiniennes et des personnes influentes où qu’elles se trouvent, le jeune professeur n'arrive pas à saisir une idée simple que tout écolier est capable de comprendre, à savoir que le sens de l'égalité réside dans la garantie de la vie digne et de la liberté à tous les êtres humains, quels que soient leurs capacités, leurs aspirations ou leurs désirs. Cela signifie que la justice n'a rien à voir avec les mérites, et que la valeur de la personne n'a rien à voir avec ce qu’elle possède comme argent, position ou influence. Ils ne comprennent tout simplement pas (ou ne veulent pas comprendre) qu’il y a discrimination quand un individu reçoit un meilleur traitement qu’un autre juste parce qu'il est chercheur distingué, comédien célèbre ou chef de gouvernement. Ils ne saisissent pas non plus que la réussite scientifique, telle que présentée par Hayek, par les nouvelles élites et par Israël, n'est pas une voie vers l'égalité, mais le saut d’une personne du cercle des opprimés vers celui des oppresseurs, du camp des discriminés dans celui de ceux qui profitent de la discrimination. Ce saut représente en grande partie les ambitions réelles des factions palestiniennes qui ont accumulé des richesses ou des moyens d’influence grâce à la nouvelle stratégie israélienne.

Le capitalisme sous «son meilleur jour»

La vision capitaliste au centre de ce discours, fait du progrès et de la concurrence un souci principal chez l'Homme. Car il y aliène sa vie, sa liberté et sa dignité. Réaliser le progrès devient donc primordial. D’autant que du côté palestinien, le racisme sioniste est présenté comme la volonté de maintenir l’individu palestinien au bas de l’échelle, et par conséquent tout accomplissement sur le plan du savoir ou de la réussite professionnelle devient une fin en soi, et la preuve d’une victoire « malgré les circonstances ». Cette expression de «malgré les circonstances» reconnait bien l'existence de «circonstances», mais ne signifie pas l’existence d’une volonté de les changer. Et lorsque ce désir de réussir devient une valeur suprême, l'obsession de l'homme se fixe sur le moyen d’y «arriver» sans qu’il se pose la question sur la «fonction» elle-même, sa signification et son impact. C’est ainsi qu’Israël, dans son ensemble et avec ses institutions, devient une partie du marché mondialisé, du capitalisme universel, qui nous convainc qu’il constitue une nature absolue et immuable. Et c’est ainsi que la société palestinienne vénère désormais le progrès scientifique, professionnel, commercial et culturel. Ce critère supplante désormais tout: à savoir les simples valeurs morales et humaines que nous occultons au point d’oublier les horreurs perpétrées contre les gens, contre les Palestiniens pauvres en premier lieu et les Palestiniens en général, mais aussi contre tous les peuples, de par le monde, à l’oppression desquels Israël contribue.

La quête de justice était - et demeure encore -régie par un cadre intellectuel capitaliste: les revendications relatives à « l’égalité » ne sont formulées qu’en tant que revendications d’ «égalité des chances dans les opportunités du gain» sur le marché israélien. Toute lecture sociale et toute vision globale pour la libération sont désormais tombées en désuétude.

Le problème ne s’arrête pas là, car cette « nouvelle classe bourgeoise » est entrainée vers un discours dangereux, parfaitement en harmonie avec celui de l’establishment israélien, qui dit en substance: Si Hossam Hayek a été capable d’atteindre l’égalité sociale alors qu’il est Palestinien, chaque Palestinien est à même de réussir et d’accéder à l’égalité. S’il n’accède pas à l’égalité, c’est parce qu’il n’a pas fourni assez d’effort. Il est donc logique qu’un Palestinien qui «ne se donne pas à fond» (comme le dit le professeur) ne trouve ni travail ni logement, qu'il soit insulté à l'aéroport ou que sa maison soit démolie et qu'il soit «responsable de son malheur». C’est le début de la mise en accusation de la victime pour le crime qu’elle a subi. L’affaire est bien connue là où il y a injustice et relations de pouvoir: là où l’homme blanc renvoie aux Noirs américains la responsabilité de leur propre pauvreté et dénonce leur paresse, là où un homme explique le viol d’une femme par le type de vêtements qu’elle porte, là où l’Israélien justifie la démolition des maisons par le «sous-développement» du Bédouin qui refuse de devenir « citadin », etc. Au fil du temps, la société se met ainsi à se reprocher le crime commis à son encontre et même à croire qu’elle a des caractéristiques qui l’acculent à être inférieure.

Ce qui fait de ce discours (et de bien d’autres discours politiques auxquels nous sommes confrontés dans le monde entier), une rhétorique excessive et oppressante est qu’il ne fait aucune place et ne laisse aucun droit aux faibles et ne les considèrent même pas. Il n'y a pas de place pour celui qui n’a pas d’aptitude ou celui qui ne veut pas être supérieur, ni excellent, ni Superman. C'est une sorte de vision capitaliste compétitive qui méprise la satisfaction et piétine la simplicité et qui est fondamentale pour toute culture victorieuse dans le monde. C'est le b.a.ba de la sauvagerie qui ne s'arrête jamais et emporte très rapidement celui qui ne trouve pas du travail, n’économise pas pour s’offrir une allocation-vieillesse, celui qui ne peut pas se payer une assurance maladie ou son loyer dans la ville dont les riches absorbent le centre et en expulsent les pauvres.

Il s’agit d’un fléau universel, qui existe en Palestine et prend un caractère national faisant de la domination coloniale et capitaliste un supra-édifice, masqué par le« nationalisme juif » pour mieux spolier les terres palestiniennes. Nous devons réaliser que le régime sioniste est désormais dans une phase où il persuade des groupes de Palestiniens qu'ils peuvent participer à gérer le vol et le crime et en profiter, si toutefois ils feignent d’ignorer qu’il s’agit de vol et qu'ils convainquent le monde qu'Israël n'est ni criminel ni voleur. Ceci nous amène à finir l'histoire du professeur.

... Retour à l'aéroport

Au fait, que s'est-il passé avec le professeur ce jour-là à l'aéroport? Comment sa position scientifique prestigieuse l'a-t-il sauvé de l'humiliation et d’une fouille dégradante? Comment « l'égalité » a-t-elle été appliquée? Voici l’histoire telle que racontée par le professeur Hayek : « Un jour, je suis arrivé à l'aéroport pour me rendre en Angleterre. Mon voyage coïncidait avec l'escalade des menaces de boycott de l'Académie britannique contre Israël. J'ai pensé à ce moment là, que je pourrais être, en ces temps difficiles, ambassadeur de la science et des scientifiques du pays. » La sécurité de l'aéroport a demandé à Hayek d’attendre de côté afin de le fouiller minutieusement. Il a refusé en déclarant : «Si cette fois-ci, je ne suis pas contrôlé comme les autres, je ne veux pas monter dans l'avion et je ne veux pas voyager. Mais croyez-moi, je ne serais pas le perdant aujourd’hui. Et que quelqu’un d’autre aille donc représenter l'Etat contre le mouvement de boycott! ». L'histoire se termine avec la victoire du professeur et son entrée à l'aéroport sans fouille humiliante. La fierté de notre peuple raconte ensuite comment quelques années plus tard, dans le même aéroport où il a été humilié, son portrait a été accroché parmi toute une exposition destinée à accueillir les visiteurs qui arrivent en Israël.

Son portrait, parmi ceux des plus illustres« scientifiques de l'Etat » ... Se trouve en effet à quelques mètres de l'énorme devise qui recouvre les murs de l'aéroport: « Le sionisme, est l'idéalisme absolu» !

Traduit de l’Arabe par Saida Charfeddine
Texte publié dans Assafir al Arabi, le 16-08-2019

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