Egypte: Les droits des détenues dans un triste pays… histoires des prisons de femmes

La détention d’une femme pauvre dans une prison des pays arabe. Ces quelques mots suffisent à décrire une extrême vulnérabilité, celle qui tient, sur un fil, au bord du gouffre de la dépression face à laquelle l’on se demande: comment n’y plonge-t-elle pas?
2019-09-04

Mona Sleem

Journaliste égyptienne


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Wael Darwich - Egypte

La détention d’une femme pauvre dans une prison des pays arabe. Ces quelques mots suffisent à décrire l’extrême vulnérabilité. Celle qui tient, sur un fil, au bord du gouffre de la dépression face à laquelle l’on se demande : comment n’y plonge-t-elle pas ? Comment ne s’y cache-t-elle pas jusqu’à disparaitre ? Et parfois, comment ne se transforme-t-elle pas en monstre?

Les prisons arabes : des histoires maintes fois racontées sans qu’aucun changement ne s’y opère. Des prisons qui se distinguent par une égalité entre les hommes et les femmes dans la souffrance et l’absence de droits. Reste que la situation des femmes, leurs besoins particuliers et leur rôle singulier démultiplient l’impact de cette souffrance.

En Egypte, des milliers de femmes croupissent dans plusieurs prisons dont les plus connues sont Damanhour dans le gouvernorat de Beheira et Qanater El Khayria au Caire. Ces prisons renferment des centaines d’histoires qui reflètent les détails des difficultés, des carences législatives, de l’absence d’un esprit qui se montrerait juste, que ce soit envers les plus grandes délinquantes comme envers les militantes, héroïnes, telles que Mahinour el-Masry, Jamila Serreddine ou Salma al-Khachan, d’anciennes détenues politiques qui ont fait de la prison pour défendre des causes publiques et en sont sorties avec la mission de raconter ce dont elles ont été témoins à l’intérieur.

Mahinour est celle qui a été arrêté le plus de fois voyant donc la réalité de plusieurs prisons alors que Jamila a vécu une expérience particulière, liée à la maladie et à la négligence médicale. Elles sont aujourd’hui toutes libres. Nous avons recueilli leurs témoignages et notre lecture s’est, par ailleurs, concentrée sur des textes et des expériences qui ont tentés d’apporter une aide ou un changement mais dont les efforts sont restés, jusqu’aujourd’hui, vains.

Des besoins particuliers

Jamila Serredine raconte : « la prison ne fournit pas grand-chose, nous achetons tout ce dont nous avons besoin dans l’espace de vente disponible (la cantine), ou alors, nous attendons les visites de nos familles. Celle qui ne possède pas d’argent ou qui a été reniée par sa famille vit une grande détresse derrière les barreaux où elle est contrainte à un travail de « manutention » peu clément. La « manutention » englobe les travaux que sont obligées d’effectuer celles qui n’ont pas les moyens en prison. Il s’agit du récurage des toilettes, de la cuisine, du nettoyage d’habits en échange d’un paquet de cigarette, qui est la monnaie utilisée à la place de l’argent dans les prisons. » Mahinour el-Masry dit : « Les administrations des prisons ne fournissent pas grand-chose aux prisonnières qui sont donc obligées d’acheter. Les serviettes hygiéniques sont la plus grande nécessité et, dans la prison, elles sont vendues deux fois plus cher qu’à l’extérieur. Il faut compter au moins 30 Gineh (la monnaie locale) par mois…. Ainsi, la solidarité devient un facteur essentiel. Celle qui n’a pas les moyens emprunte aux autres, sans quoi, celles qui n’ont pas de familles seraient complètement terrassées».

En Egypte, des milliers de femmes croupissent dans plusieurs prisons dont les plus connues sont Damanhour dans le gouvernorat de Beheira et Qanater El Khayria au Caire. Ces prisons renferment des centaines d’histoires qui reflètent les détails des difficultés, des carences législatives, de l’absence d’un esprit qui se montrerait juste, que ce soit envers les plus grandes délinquantes comme envers les militantes.

Les serviettes hygiéniques sont la plus grande nécessité et, dans la prison, elles sont vendues deux fois plus cher qu’à l’extérieur. Il faut compter au moins 30 gineh (monnaie locale) mensuellement…. Ainsi, la solidarité devient un facteur essentiel. Celle qui n’a pas les moyens emprunte aux autres, sans quoi, celles qui n’ont pas de familles seraient complètement terrassées.

Jamila: «La prison est une communauté particulière qui a instauré ses propres règles, souvent injustes. L’administration des prisons n’intervient pas pour rectifier cela. La prisonnière la plus expérimentée, « la boss », contrôle le dortoir ou la cellule et collecte ce qui ressemble à une « redevance » auprès des prisonnières qui ont les moyens (des cigarettes) tandis qu’elle donne ce qu’elle juge approprié aux travailleuses de « la manutention ». J’en ai vu certaines qui attendaient l’affectation en cuisine ou le repas - qui n’était parfois constitué de rien de plus que quelques bouts de tomates, des morceaux de pommes de terre pourries et un peu de pain - pour ramasser les restes des autres, les réchauffer dans un grand bol et se rassembler autour à plusieurs pour rassasier leurs faims après une journée de dur labeur».

Porteuses de douleurs

La vulnérabilité augmente considérablement lorsque le corps est alourdi par une grossesse ou que la vie d’un enfant est en jeu. Alors, les besoins particuliers se transforment en question de vie ou de mort. Selon les témoignages et les rapports officiels publiés, le dortoir des mères de la prison de Qanater compte entre 130 et 150 femmes, alors qu’à Damanhour le chiffre ne dépasse pas les 20 ou 30 femmes.

Cependant, la souffrance d’une seule femme avec un fœtus dans le ventre ou du lait dans la poitrine peut provoquer la douleur de toutes les autres. Toutes les femmes vivent les histoires des autres et ont peur de subir, un jour, un destin similaire, surtout avec l’augmentation de la récidive des « criminelles » (celles qui ont été condamnées pour un crime) et la récurrence de leurs entrées en prison, car des raisons économiques et sociales les poussent à faire le choix délibéré de retourner derrière les barreaux.

Jamila raconte : « la femme enceinte ne bénéficie d’aucun traitement de faveur, tout le monde est à égalité devant l’absence de soin. Elle vit avec nous dans le dortoir et, durant le dernier mois de sa grossesse, est transférée vers le dortoir des mères en prévision de l’accouchement. Il y a effectivement une gynécologue à l’hôpital de la prison mais cela n’entraine pas de soins particuliers. Les médecins et l’équipe des infirmières maltraitent les prisonnières et se conduisent avec elles avec une extrême arrogance. Aucun examen médical moderne ou même modeste, pas d’analyses, ni de radiographie, des médicaments unifiés sous forme de calmants pour les douleurs de la tête et du ventre, la femme enceinte ne reçoit pas non plus de compléments alimentaires, ni de vitamines. J’ai vu l’une d’entre elles s’évanouir après le travail de manutention et, le lendemain soir, parce qu’elle n’avait pas pu retourner travailler, se faire punir par « la boss » du dortoir qui l’avait obligée à dormir, avec son ventre rond, dans les toilettes».

La vulnérabilité augmente considérablement lorsque le corps est alourdi par une grossesse ou qu’un enfant est en jeu. Alors les besoins particuliers se transforment en question de vie ou de mort. Selon les témoignages et les rapports officiels publiés, le dortoir des mères de la prison de Qanater compte entre 130 et 150 femmes, alors qu’a Damanhour le chiffre ne dépasse pas 20 ou 30 femmes.

Mahinour : « C’est vrai, aucune exception n’est faite. J’en ai vu certaines qui vendaient leurs rations de nourriture pour économiser un peu d’argent et ne pas être obligées de travailler durant les derniers mois de la grossesse. Une nuit, nous avons été témoins d’une fausse-couche due à l’épuisement et la malnutrition. Une autre nuit, il y a eu un accouchement. Nous avons tambouriné sur la porte de la cellule pendant deux heures mais la gardienne était partie sans laisser les clés à la responsable du dortoir qui nous a dit : je ne peux rien faire. Et, bien sûr, la prisonnière n’avait pas d’autre choix que d’accoucher entre nos pieds. Des nuits horribles, remplies de sang, de larmes et du fantôme menaçant d’une possible mort».

Le dortoir des mères

Dans le dortoir des mères, une histoire plus douloureuse, qui débute avec la portion de lait et se termine par l’arrachement de l’enfant du sein de sa mère. Mahinour : « Dans la prison de Damanhour, il y avait souvent des crises. Elles s’exprimaient par des cris répétés sortant des cellules pour protester contre la diminution de la part de lait en poudre distribuée pour les enfants. Les mères étant dans un état de santé déplorable, elles ne produisent pas suffisamment de lait pour leurs nourrissons et sont souvent obligées de les nourrir avec le lait industriel qui leur est distribué, malgré les dangers que cela représente pour le système digestif de leurs petits. J’ai vu des mères dans une situation de pauvreté telle qu’elles obligeaient leurs enfants à se contenter du peu que produisaient leurs seins et vendaient la part de lait qui leur était distribuée. Nous avions l’habitude de les voir retourner au travail de manutention quelques jours seulement après avoir accouché, nous laissant nous occuper de leurs nouveau-nés».

Jamila, qui a trois enfants, a vécu une histoire particulière avec la maternité alternative dans la prison : « Il y avait un dortoir spécial pour les mères dans la prison de Qanater, et bien qu’il y eût un minuscule parc avec quelques balançoires, nous n’y voyions pas souvent les enfants qui ne sortaient que pendant les heures de promenade autorisées chaque semaine. Un jour, durant l’une de ces promenades, j’ai été choquée de voir une mère portant son enfant dans le « dortoir spécial », un endroit dédié aux condamnées à mort. C’est ainsi que mon histoire avec lui a commencé : un nourrisson, vivant avec une mère psychologiquement détruite qui attendait son exécution imminente et entendait, parfois, les cris d’une autre se préparant à purger sa peine. J’ai discuté avec la jeune mère. Elle m’a dit que son enfant avait moins d’un an, qu’elle n’avait pas de famille dehors et qu’elle espérait qu’il sorte de ce dortoir funeste pour être remis à un foyer de protection à l’extérieur. Ainsi, nous nous sommes mises d’accord pour que je m’occupe de lui, temporairement bien sûr, tandis qu’elle venait l’allaiter et lui rendre visite. Elle était heureuse que je l’emmène avec moi lorsque mon mari et mes enfants venaient me visiter».

Les mères étaient souvent obligées de les nourrir avec le lait industriel qui leur est distribué, malgré les dangers que cela représente pour le système digestif de leurs petits. J’ai vu des mères dans une situation de pauvreté telle qu’elles obligeaient leurs enfants à se contenter du peu que produisaient leurs seins afin de vendre la part de lait qui leur était distribuée. Nous avions l’habitude de les voir retourner au travail de manutention quelques jours seulement après avoir accouché, nous laissant nous occuper de leurs nouveau-nés.

Chiffres et indications

Tout le monde connait la véracité de ces témoignages, malgré le manque de rapports officiels sur le sujet. Dans un effort pour pallier à ce manque d’informations et de documentation, Salma el-Khechen, une véritable militante pour le droit des femmes, a entrepris de monter un questionnaire posé a plus de 30 prisonnières politiques ou de droit commun, qui sont passées par le dortoir des mères de la prison de Qanater. Ces expériences et témoignages du dortoir des mères correspondent à ce qui précède. En voici quelques points:

- Le dortoir des mères (dortoir numéro 9, constitué de deux pièces, pouvant accueillir jusqu’à 50 mères, enceintes ou avec un nouveau-né (qu’elles aient accouché dans la prison ou qu’elles y soient entrées avec leurs fils ou fille). Lorsque l’enfant atteint l’âge de deux ans, il est envoyé hors de la prison et sa mère est transférée vers d’autres dortoirs. L’enfant est alors autorisé à voir sa mère, tous les 15 jours, lors de la visite.

- La forme des lits est différente dans le dortoir des mères. Ils sont à deux étages et non trois comme dans les autres dortoirs. Si le nombre des prisonnières dépasse les 50 femmes, aucun lit supplémentaire n’est fourni. Les nouvelles arrivantes s’installent par terre, avec leurs petits, en attendant qu’un lit se libère.

- Il y a un(e) gynécologue résident(e) dans la prison et, parfois, des spécialistes sont appelés. Est également présent(e) un(e) pédiatre, du matin jusqu’au soir. Malgré cela, les prisonnières sont unanimes : « l’hôpital de la prison aurait bien besoin d’un hôpital».

- En ce qui concerne la nutrition, la prison fournit du lait, du yaourt, du jus, des fruits et des légumes aux mères, cependant, les portions sont petites. Il y a également les « repas » (la viande et le poulet servis sont dans un mauvais état). Il est autorisé aux familles d’apporter de la nourriture et un « frigo » est disponible dans chaque dortoir pour la conservation.

- Aucun complément alimentaire ni vitamines nécessaires aux femmes enceintes ou allaitantes n’est distribué.

- Les accouchements se font par voie naturelle ou par césarienne mais il n’y a pas de service de natalité à l’hôpital. En cas de besoin, l’enfant est placé dans un hôpital en dehors de la prison, sous la responsabilité de la famille ou celle de la prison si c’est un enfant «illégitime».

J’ai vu une mère portant son enfant dans le « dortoir spécial », un endroit dédié aux condamnées à mort. C’est ainsi que mon histoire avec lui a commencé. Son enfant avait moins d’un an. Nous nous sommes mises d’accord pour que je m’occupe de lui, temporairement bien sûr, tandis qu’elle venait l’allaiter et lui rendre visite. Elle était heureuse que je l’emmène avec moi lorsque mon mari et mes enfants venaient me visiter.

Ces témoignages et informations ressemblent grandement aux déclarations faites à la presse par Nawal Moustapha, la présidente de l’association pour la protection des enfants de prisonnières (une association de la société civile). Elle a dit : « je suis parvenue à signer un protocole avec le ministère de l’intérieur. Selon ce que nous savons, le nombre de prisonnières - mères s’élève à environ 150 femmes. Nous sommes parvenus, au cours de visites qui se sont étendues sur 2 mois, à définir les plus importantes de leurs nécessités. Les habits, les vaccins et le lait infantile ont été cité par les détenues comme étant des priorités pour prendre soin de leurs enfants. A ces priorités s’ajoute l’assistance médicale, que nous avons remplacé par des équipes de soins intermittentes, afin de remédier aux maladies dermatologiques et gastro-intestinales dans les dortoirs».

Un enfant dans la balance de la loi

Jamila Serredine est sortie de prison et n’a plus aucune nouvelle de Waed, la jeune-femme condamnée à mort, ni de son enfant. Cependant, les lois existantes nous renseignent sur ce qu’il s’est, sans doute, passé pour eux.

Selon l’article 20 du Code relatif aux lois sur l’emprisonnement, l’enfant reste avec sa mère prisonnière jusqu’à l’âge de 2 ans puis est remis à sa famille ou transféré vers un foyer. Il est autorisé à visiter sa mère chaque mois, avec un accompagnateur. L’article 68, qui est le plus injuste, stipule que la mère condamnée à mort ne peut garder son enfant plus de deux mois. C’est une loi qui est largement critiquée. Il y a deux ans, une coordination conjointe entre le comité législatif du Parlement et le Conseil national pour la protection de la mère et de l’enfant a proposé des modifications:

- Prolonger la période de la garde de l’enfant jusqu’à 4 ans, moyennant qu’il soit transféré, à l’âge de 2 ans, vers une garderie spéciale à l’intérieur de la prison.

- Allonger la garde de l’enfant par la mère condamnée à mort jusqu’à 2 ans.
- Substituer les peines d’emprisonnement par des sanctions de travail d’intérêts général pour les femmes enceintes et les mères condamnées pour des petits délits.

Deux ans sont passés depuis cette proposition de modifications, mais la situation reste, jusqu’à présent, inchangée.

Traduit de l’Arabe par Fourate Chahal Rekaby
Texte publié dans Assafir al Arabi, le 10-06-2019


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