La relance de l’agriculture en Algérie: Quand les idées manquent à l’argent

2019-05-22

Mohamed Mehdi

Journaliste – Alger


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Fourate Chahal Rekaby - Liban

Début août 2018, une épidémie de choléra se déclenche dans plusieurs wilayas d’Algérie. Après avoir suspecté une contamination à l’eau potable, c’est vers les fruits et légumes que les regards se sont tournés. A ce jour, personne n’a pu déterminer avec exactitude d’où provenaient les produits contaminés et par quel circuit commercial ont-ils été acheminés vers le consommateur final.

Après deux décennies de mise en œuvre d’un plan de développement agricole, pour lequel plus de 30 milliards de dollars ont été dépensés, l’Algérie n’est pas en mesure d’assurer une traçabilité de sa production, ni d’organiser la commercialisation d’un secteur qui emploie plus de 25% de la population active totale, encore moins de garantir son autosuffisance dans les aliments stratégiques comme les céréales et le lait. Etat des lieux.

Sortant d’une terrible et particulièrement meurtrière décennie 90, qui a cassé le peu d’économie qui restait des années du « plein emploi », l’Algérie s’est attelée à relancer des secteurs sensibles comme l’agriculture. En 2000, une année après le début de l’ère Bouteflika, un "Plan national de développement de l’Agriculture" (PNDA) est lancé, avant d’être élargi, deux ans plus tard, pour intégrer l’appui au monde rural pour devenir "Programme national de développement agricole et rural" (PNDAR), avec comme but principal, assurer la « sécurité alimentaire » du pays.

Avant de passer en revue les réalisations et les échecs de ce plan de développement, il faut rappeler qu’en cette période de début des années 2000, l’Algérie connaissait une forte dépendance alimentaire vis-à-vis des importations de produits agricoles. Il n’était pas rare de trouver sur le marché national des oranges importées du voisin marocain, ou des pommes et des poires françaises ou espagnoles, alors que la plaine de la Mitidja, située dans l’arrière-pays algérois, était dans un passé proche, réputée pour ses vergers d’agrumes et autres arboricultures.

Le plan de développement agricole (PNDAR) s’était assigné plusieurs objectifs. L’un d’eux était l’accroissement de la production (toutes filières confondues), l’extension de la surface agricole utile (SAU), à travers la mise en valeur des terres dans le cadre d’un système de concessions, la réduction des importations de semences, l’adaptation des systèmes de production et l’utilisation de nouvelles techniques d’irrigation.

Pour réaliser ces objectifs, entre 2000 et 2018, l’Algérie a consacré une enveloppe colossale de plus de 3000 milliards de DA, soit l’équivalent de 30 milliards de dollars.

Un flou dans la quantification des objectifs

Le plus souvent, les objectifs assignés au PNDAR n’étaient pas chiffrés. Ainsi, il n’est pas possible de dire avec précision dans quelle mesure l’objectif d’extension de la superficie agricole utile (SAU) a été atteint ou non. Néanmoins, la SAU, qui comprend les terres labourables (cultures herbacées et jachères temporaires) et autres cultures permanentes (arbres fruitiers et vignobles), est passée de 7,5 millions d’hectares (ha) en 1998, à plus de 8,5 millions ha en 2018 (dont 5,7 millions ha des biens privés et 2,8 ha des biens de l'Etat).

L’extension de la SAU a été réalisée par l’ouverture de l'accès au foncier agricole, à travers la mise en valeur des terres et l'encouragement à la création de nouvelles exploitations agricoles par voie de concession au profit de quelques 200.000 agriculteurs… et l’octroi de crédits bancaires, notamment pour adopter les nouvelles techniques d’irrigation. Aussi, et pour palier aux aléas pluviométriques, le PNDAR a inscrit l’élargissement de la superficie agricole irriguée qui est passée de 350.000 ha (4% de la SAU) en 1999, à 1,3 million ha début 2018 (15% de la SAU).

Dans le cadre de soutiens directs aux agriculteurs, toutes les filières agricoles étaient éligibles aux aides de l’Etat. L’objectif général était d’accroitre la production, en particuliers des produits comme les céréales et le lait, pour lesquels l’Algérie dépense annuellement des milliards de dollars à l’importation.

Cependant, la précipitation dans l’élaboration du Plan de développement, le manque de suivi dans la mise en œuvre des projets conformément aux subventions fournies, et la négligence du volet organisation des filières et la commercialisation des produits, n’ont pas permis de tirer pleinement profit des investissements colossaux consentis, notamment dans les cultures encore gourmandes en importations.

Importantes hausses de la production

Il ne fait aucun doute que l’un des résultats concrets du PNDAR c’est la hausse de la production dans plusieurs filières. Même si, globalement, la contribution de l'agriculture au Produit Intérieur Brut (PIB) n’a pas beaucoup évolué, passant de 12% en 1998 à 12,3 % en 2018, le secteur réalise, actuellement, une valeur productive annuelle de plus de 3.200 milliards de DA, selon les derniers chiffres du ministère de l'Agriculture, du développement rural et de la pêche. Néanmoins, cette valeur productive cache mal les déséquilibres entre la production locale et la demande de consommation, ce qui nécessite le recours croissant à l’importation pour palier au manque de plusieurs produits.

C’est le cas particulièrement de la céréaliculture qui, malgré tous les efforts financiers, notamment en matière d’extension des superficies et d’irrigation, n’a pas donné des résultats stables. Cette instabilité peut s’illustrer par le passage du simple au double en terme de production entre deux saisons consécutives. C’est pour les saisons 2016-2017 et 2017-2018 où la production de céréales est passée de 34,7 millions de quintaux à 60,5 millions de quintaux, un record jamais atteint depuis le début des réformes du secteur. Mais il n’est pas exclu de voir chuter cette production pour la saison en cours. Un scénario déjà vécu en 2013 et 2014. Quant à la facture d’importation des céréales, elle est passée de 2,77 milliards de dollars en 2017 à 3,1 milliards de dollars en 2018.

En constante croissance, la production de légumes secs, dont le montant annuel des importations coûte à l’Algérie 150 millions de dollars pour environ 2 millions de quintaux, affiche de meilleurs résultats. La production n’a cessé de croitre depuis 2008 à 2018 passant respectivement de 402.000 quintaux à 1,3 millions de quintaux. Le ministère de l’Agriculture prévoit d’atteindre l’autosuffisance d’ici 2020.

Même constat pour les agrumes dont la production annuelle ne cesse d’augmenter, passant de 7 à 14 millions de quintaux en dix ans (2008 à 2018), et les cultures maraichères dont la production a plus que doublé durant la même période, passant de 60 à 130 millions de quintaux.

Quant à la production laitière, elle reste, malgré les efforts effectués, largement insuffisante, car ne couvrant que 50% des besoins. La production nationale de lait cru est passée de 1,2 milliard litres en 2000 à 3,5 milliards litres en 2017. Durant la même période, les quantités collectées sont passées de 100 à 833 millions litres. Par ailleurs, et pour compenser le manque de production/collecte, l’Algérie importe actuellement plus de 400.000 tonnes de poudre de lait par an. La facture des importations, qui varie selon les quantités et le prix de la poudre de lait sur le marché international, dépasse très largement le milliard de dollars par an (1,4 MUSD en 2017 et 2018).

Le règne des intermédiaires

Hormis pour les grandes cultures, comme les céréales, et les production de lait cru, pour lesquels l’Etat garanti des prix avantageux aux opérateurs de ces filières, et les a même aidé à s’organiser, le reste des agriculteurs (fruits et légumes) est « abandonné » aux intermédiaires et autres spéculateurs qui s’érigent en véritables maitres du marché.

L’emprise des intermédiaires est particulièrement ressentie dans les périodes de grande demande des consommateurs, comme le mois sacré du Ramadan pendant lequel les prix des produits maraichers peuvent doubler en 48 heures. Des hausses qui ne profitent pas non plus aux producteurs.

Des actions sporadiques sont menées contre la spéculation, comme en juillet 2014, coïncidant avec le Ramadan, où les agriculteurs de la wilaya de Tipaza (ouest de la capitale) ont permis de réduire sensiblement les prix, en s’organisant pour vendre directement leurs produits aux consommateurs. Mais ces actions restent confinées géographiquement et limitées dans le temps, contrairement à la spéculation qui, elle, s’étend sur toute l’année.

Les intermédiaires s’organisent en chaine d’opérateurs informels où chacun prélève sa marge depuis le producteur jusqu’au marché de gros. La spéculation est particulièrement active durant les périodes de grande demande (Ramadan), ou dans l’intersaison de certains produits, comme la pomme de terre en février-mars.

L’absence d’organisation de la filière maraichère et l’inexistence d’une mercuriale facilite l’action des spéculateurs qui approvisionnent les marchés de gros laissant de faibles marges aux producteurs.

La désorganisation comme règle de gestion

Fin 2018, des chiffres officiels font état de 3,1 millions ha de terres agricoles inexploitées sur les 8,5 millions ha des terres agricoles exploitables, soit un taux de 36%. Cette situation n’est pas étonnante quand ont sait que la démarche qui consiste à donner des subventions et de distribuer des terres pour la mise en valeur, n’a pas été réfléchie, ni suivie sur le terrain. L’on parle déjà d’abandons massifs des "propriétaires" des exploitations agricoles ayant démarré uniquement grâce aux aides de l’Etat, une fois qu’ils doivent faire face aux charges d’exploitation.

Dans le domaine sensible des semences agricoles, l’Algérie importe près de 90% de ses besoins. Cette dépendance fait dire l’ancien directeur général de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), M. Fouad Chehat, intervenant récemment lors d’une émission de radio, que « la sécurité alimentaire de l’Algérie n’est réellement couverte qu’à 55% par la production nationale », ajoutant que « 80% du blé tendre consommé en Algérie provient de l’étranger ». Pour cet expert « notre point faible énorme est relatif aux semences et aux plants, qui sont totalement importés concernant les légumes».

Autre constat, l’amélioration sensible de la production de plusieurs filières n’a pas enclenché une synergie avec le secteur de l’agro-alimentaire. Il a fallu attendre janvier 2019 pour voir la création du Conseil national interprofessionnel de la filière agrumicole dont le but est de « consacrer la concertation » entre l’ensemble des intervenants à savoir, les producteurs, les exportateurs, les sociétés agro-alimentaires, de stockage et de commercialisation.

«L’analyse du PNDA met en évidence des insuffisances ayant trait notamment aux faibles ancrages du plan agricole avec la réalité du terrain dus à l’absence de données précises socio-économiques et de vision prospective à long terme de notre agriculture», notait déjà le Conseil national économique et social (CNES) en 2001.

Après deux décennies de réforme du secteur de l’agriculture, l’Algérie n’est pas à l’abri d’un retour à la situation de dépendance chronique des importations alimentaires qui prévalait avant 2000.


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