UE-Afrique : Moins d’aide au développement et plus de coopération policière

Le rôle supplétif inavoué de l’Etat algérien à la politique migratoire européenne
2018-07-09

Salima Mellah

Rédacteur en chef - Algeria Watch


partager
| ar
Houmam Alsayed - Syrie

Cette publication a bénéficié du soutien de Rosa Luxembourg Institute. Ce texte peut être reproduit entièrement ou partiellement à condition de citer sa source.

Le 14 mars 2018, le ministre français de l’Intérieur Gérard Collomb se rendait à Alger et rencontrait son homologue algérien, Noureddine Bedoui, pour discuter notamment de sécurité et de lutte contre l'immigration clandestine. Le ministre français poursuivait ensuite son voyage au Niger où une « conférence sur la coordination pour la lutte contre les trafiquants de migrants » était organisée avec des représentants de neuf pays africains (Tchad, Mali, Burkina Faso, Mauritanie, Côte d’Ivoire, Guinée, Sénégal et Libye), de quatre pays européens (France, Allemagne, Italie, Espagne), de l’UE et de l’ONU. L’instabilité régionale en particulier depuis la chute du régime libyen en 2011, permet à l’Europe dans le cadre de la guerre au Mali et la « lutte contre le terrorisme » d’imposer de plus en plus sa politique migratoire et l’Algérie en est partie prenante. Tandis que le Niger est érigé en exemple en matière d’endiguement des flux de réfugiés vers la Méditerranée, l’Algérie paraît critique vis à vis des politiques migratoires européennes et rechigne à intégrer des programmes et se soumettre à un agenda dictés par l’Union européenne. Pourtant elle applique une politique dévastatrice pour les migrants en Algérie mais également les populations dans les pays limitrophes, en particulier celles du Mali et du Niger.

Le Niger, pivot de la politique d’externalisation des frontières

Décidés à empêcher l’entrée de réfugiés en Europe, ses responsables développent des politiques migratoires de plus en plus contraignantes pour les Etats méditerranéens du Sud et du Sahel. Ainsi l’accord conclu en mars 2016 avec la Turquie qui garantit l’interdiction des départs des réfugiés de ce pays vers l’Europe et l’admission de ceux arrivées en Grèce est considéré comme un exemple à reproduire dans d’autres régions. L’UE s’en inspire pour initier de nouveaux programmes sous couvert de « lutte contre le trafic illicite de migrants et la traite des personnes ». En réalité la dimension sécuritaire reste au centre de ses préoccupations : contrôle des flux migratoires, création de camps de transit, militarisation des frontières, checkpoints, contrainte de retours, etc.

Dans le but de renforcer ces mesures en particulier aux frontières avec la Libye, les politiques européennes visent à la fois les espaces régionaux (corne de l’Afrique, Sahel, Maghreb...) tout en ciblant également les pays individuellement. Ces derniers mois, les sommets entre pays européens et africains se sont succédés : fin août 2017, les dirigeants de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne et de l’UE d’un côté et ceux du Niger, du Tchad et de la Libye de l’autre décidaient que des « hot spots » (centres d’enregistrement et d’identification dans le but de distinguer les réfugiés politiques des exilés économiques) seraient installés dans ces pays. Toutefois pour mieux faire passer l’intention de sélection, l’expression « hot spot » est remplacée par « mission de protection ». Protection contre les passeurs, contre la traite, contre l’esclavage : les Etats européens s’érigent en « missionnaires » humanitaires et masquent à peine leurs desseins cyniques.

Lors du 5e sommet UA-UE en novembre 2017 à Abidjan qui était axé sur la jeunesse, les images d’un marché d’esclaves provenant de Libye diffusées à point nommé ont détourné l’attention du sujet de la rencontre pour s’orienter vers ce que le président français exprimera de ses vœux : « une coopération étroite sera mise en place avec une task force opérationnelle associant les services de police et d'intelligence (...) pour démanteler les réseaux et leur financement »(1). Au final, il est surtout question de formation des forces de police et de gendarmerie, d’aide au contrôle des frontières et de création de fichiers d’identité.

Dans la lignée des deux sommets précédents, la rencontre mi-mars 2018 à Niamey sera consacrée à la lutte contre les réseaux de passeurs de migrants. Il est prévu de renforcer les législations nationales et de coopération au niveau policier et judiciaire entre les pays. L’aide au développement est de plus en plus canalisée vers des politiques de gestion des flux migratoires et les mécanismes juridiques et policiers mis en place pour les endiguer(2). Le ministre de l’Intérieur français Gérard Collomb présent au sommet s’est rendu à Agadez qui abrite depuis quelques années un centre géré par l’Organisation internationale de la migration. Carrefour menant vers l’Algérie et la Libye, l’économie locale dépendait des milliers de migrants qui s’y retrouvaient pour continuer leur périple. Elle a périclité depuis que l’Etat applique les directives européennes. Sur les routes migratoires, aux postes-frontières, dans les gares routières ou encore dans les « ghettos » où ils se cachent, les forces de sécurité nigériennes avec l’aide de la mission EUCAP Sahel (organisme européen de coopération policière) traquent les réfugiés, les transporteurs, les logeurs, etc. La répression n’empêche pas la migration, mais elle la rend plus coûteuse et plus dangereuse ; le nombre de morts dans le désert a depuis fortement augmenté. Cette politique viole le principe de libre circulation à l’intérieur du pays et dans l’espace Cedeao dont le Niger est membre. Une fois arrêtés, les migrants sont transférés vers les cinq « centres de transit » gérés par l’OIM dont le but essentiel est de les dissuader des départs et d’encourager les retours vers les pays d’origine moyennant une petite aide financière. Cette aide ne suffit toutefois pas à empêcher les candidats à l’émigration vers l’Algérie où ils travaillent ou s’adonnent à la mendicité(3).

L’Algérie, le mauvais bon élève

En 2014, un accord a été passé entre le Niger et l’Algérie permettant à cette dernière d’organiser l’expulsion des migrants nigériens organisés en réseau de mendicité. Mais depuis 2016 ce sont tous les migrants subsahariens qui doivent craindre une extradition. Près de 100 000 personnes séjourneraient en Algérie et parmi elles un nombre important de ressortissants des pays frontaliers qui ne font que des séjours temporaires, tandis que beaucoup d’autres fuient les guerres, les conflits et la détérioration des conditions économiques qui en découle. Certains tentent de réunir la somme nécessaire pour passer en Europe.

Les frontières du Sud, traditionnellement ouvertes en particulier aux populations touarègues, se sont progressivement fermées avec les diverses crises que traverse la région du Sahel. Malgré tout, les migrants cycliques étaient encore tolérés ces dernières années. Même s’ils pouvaient écoper d’une condamnation à deux mois de prison pour « entrée illégale » sur le territoire, la décision de reconduite à la frontière n’était pas appliquée. Une majorité d’exilés, en particulier subsahariens, vivent en Algérie hors de tout cadre légal et dans des conditions extrêmement précaires, dans des chantiers abandonnés, sous des ponts, ou des bidonvilles en lisière des agglomérations. Ils ne trouvent que de rares emplois où ils sont exploités et sous-payés. Si l’éducation et les soins leur étaient encore octroyés, depuis le durcissement à partir de 2017, ils n’osent plus se rendre dans les hôpitaux ni envoyer leurs enfants à l’école.

Au cours de ces trois dernières années, selon le ministre de l’intérieur, 27 000 migrants auraient été « rapatriés à la demande de leurs pays d’origine»(4). En réalité, le nombre exact n’est pas rendu public et dans les faits, il ne s’agit pas de rapatriements organisés mais d’expulsions brutales de personnes raflées dans la rue ou des chantiers sur la base d'un « profilage ethnique » sans distinction de nationalité ni de statut, et parmi lesquelles figurent des femmes et des enfants. Les rafles et arrestations se sont multipliées ces derniers mois sur tout le territoire. Les migrants embarqués dans le nord du pays sont d’abord parqués dans le centre de colonie de vacances de Zéralda, dans la banlieue ouest d’Alger, puis transportés en autobus vers des camps préfabriqués dans la ville de Tamanrasset où après quelques jours d’enfermement, ils sont emmenés de nuit de l’autre côté des frontières du Niger ou du Mali(5). Abandonnés parfois dans le désert, dans un environnement dangereux, ils doivent par leurs propres moyens rejoindre la localité la plus proche. Pour dénoncer ces expulsions illégales, un rassemblement a été organisé le 12 mars dernier devant l'ambassade d'Algérie à Bamako.

Il semble que l’heure de la « tolérance zéro » ait sonné. Alors que le gouvernement algérien prétend ne pas vouloir se laisser dicter par l’Union européenne les mesures à prendre pour endiguer la migration(6), il recourt à des méthodes qui aboutissent aux résultats attendus par celle-ci mais dans des conditions inhumaines. Sans s’encombrer d’instruments légaux définissant les droits des réfugiés ou des migrants et dans une opacité coupable, les autorités algériennes agissent à coups de directives et d’instructions répressives pour dissuader, criminaliser, expulser. A l’instar de la circulaire datant de septembre 2017 qui prévoit le retrait des autorisations de travail aux entreprises de transport privées, taxis et minibus qui transportent des personnes en situation irrégulière(7). Ce durcissement de la politique gouvernementale est accompagné par des commentaires indignes de responsables politiques ainsi que des campagnes racistes sur les réseaux sociaux et les médias qui ont entrainé des agressions physiques de migrants(8). Sous prétexte de lutte contre les réseaux de trafic, ce sont les victimes elles-mêmes qui sont poursuivies et renvoyées.

Si le gouvernement veut véritablement se démarquer des politiques européennes ce ne doit pas être au prix de graves violations des droits de l’homme. Accepter l’externalisation des frontières européennes et endosser le rôle du gendarme est une approche à courte vue qui fait l’impasse sur les échanges humains, économiques et culturels de populations qui partagent des expériences et des valeurs communes issues des luttes pour la libération du colonialisme.

_____________

1- https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/29/2694359-immigration-coeur-5e-sommet-europe-afrique-abidjan.html

2- Politiques migratoires, migrations internationales dans le Sahel contemporain : retours, expulsions, refoulements, circulations, Septembre 2017, http://www.niger.ird.fr/les-activites/la-recherche/politiques-migratoires-migrations-internationales-dans-le-sahel-contemporain-retours-expulsions-refoulements-circulations

3- https://www.alternativeniger.net/exode-des-populations-de-kantche-vers-lalgerie/

4- Le Quotidien d'Oran, 24 mars 2018.

5- http://www.rfi.fr/afrique/20180314-algerie-migrants-frontiere-mali

6- Le Quotidien d'Oran, 16 août 2017

7- http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/10/03/alger-durcit-sa-politique-envers-les-migrants-subsahariens_5195655_3212.html

8- http://www.algeria-watch.org/fr/article/analyse/derives_politique_migratoire.html

_______________

Le contenu de cette publication est l’entière responsabilité de Assafir Al Arabi et n’exprime pas obligatoirement les positions de Rosa Luxembourg Institute.


Tags:

Du Même pays: Algérie

Algérie: Le Hirak et l’Armée

2019-06-02

Dans cet entretien l’économiste algérien Omar Benderra, politologue et membre d’Algeria-Watch, association de défense des droits de l’homme, répond aux questions de Nahla Chahal, rédactrice en chef du journal en...

Du même auteur