7 Octobre : trois ans après, je veux me souvenir de Gaza, ma terre anéantie

Broyés par la machine de guerre, traumatisés par les bombardements, entassés dans des camps de fortune et privés de tout, les Palestiniens de Gaza sont aujourd’hui à genoux. Et “brisés” par trois années infernales qui ont annihilé leur terre et leur existence, déplore ce journaliste gazaoui dans “As-Safir Al-Arabi”.
2026-10-09

Al-Meqdad Jamil Meqdad

Ecrivain et chercheur, de Gaza - Palestine


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Des Palestiniens déplacés reçoivent des repas chauds distribués par une organisation caritative dans le camp de réfugiés palestiniens de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, le 7 octobre 2026. PHOTO EYAD BABA/AFP

Courrier International , Publié le 9 octobre 2026*

Voici de nouveau octobre, le mois sur lequel personne n’est d’accord. On l’appelle le “mois maudit”, on l’appelle le “mois béni”, le “mois de la Nakba” [“Catastrophe”] ou le “mois de la victoire”. Certains s’en sont réjouis avant d’être affligés. Octobre, le mois chargé de derniers souvenirs, des rares moments de bonheur ayant brutalement pris fin avant même que sa première semaine ne s’achève ; comme si la mémoire s’était arrêtée là.

Le jeudi 5 octobre [2023], à la fin de ma journée de travail, j’avais retrouvé des amis au café Al-Baqa, sur la plage, où nous sommes restés jusqu’à la tombée de la nuit. Parmi eux, il y avait Haïtham, que j’avais appelé pour qu’il nous y rejoigne. Nous ne savions pas que c’était la dernière fois que nous le voyions.

“Tout cela existait”

Il est mort dès le matin du 7 octobre [2023], alors qu’il faisait son travail de journaliste-photographe pour rendre compte des premiers instants de la guerre, près du point de passage d’Erez, dans le nord de la bande de Gaza.

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Entre-temps, le 6 octobre, j’étais à Rafah. Je voulais manger du poisson, là encore en bord de mer. Quelques heures seulement avant le jour qui a amené la malédiction sur Gaza, je ne me doutais nullement que Rafah allait devenir l’un des théâtres les plus marquants de la tragédie et se transformer en chimère pour ses habitants.

Je me rappelle aussi de mes déambulations dans la ville de Gaza, avec ses rues égayées par des vitrines éclairées, des boutiques, des restaurants et des cafés. Des policiers étaient là pour réguler la circulation sur un des principaux carrefours de la ville, pas loin de l’hôpital Al-Chifa, le plus connu et le plus grand de Gaza.

Tout cela existait. Et rien que cette phrase “Tout cela existait” nous pèse aujourd’hui. L’hôpital Al-Chifa a été anéanti, transformé en fosse commune et effacé de la terre pour ne laisser aucune trace du crime.

Des repères perdus à jamais

Un peu plus d’un mois plus tard, je suis retourné à Rafah, contraint et forcé cette fois-ci, pour fuir les bombardements, après avoir été assiégé à la maison avec ma famille plusieurs jours durant. La ville devait encore accueillir des centaines de milliers d’autres réfugiés, qui allaient y être encore les victimes de nouveaux drames qu’Israël préparait déjà.

Des repères de la ville ont disparu, tels que l’intersection Abou Talal, avec son fameux restaurant de falafels du même nom, détruits et effacés. Seul en reste un souvenir. Tout comme le supermarché où je faisais mes courses, Madinat Al-Lohoum [“La Ville des viandes”]. Lui aussi réduit en poussière. Au-delà des destructions à grande échelle, ce sont toutes ces petites choses qui faisaient notre vie quotidienne qui ont, elles aussi, été effacées.

Se réfugier dans le passé

Les gens s’accrochent aux souvenirs. Ils partagent des images d’avant-guerre sur les réseaux sociaux, et en reçoivent en abondance grâce aux algorithmes, sans savoir s’il s’agit d’une malédiction, qui leur rappelle tout ce qu’ils ont perdu, ou d’une chance, qui leur permet de se dire qu’ils ont pu vivre des jours heureux.

On dit toujours que quelques années ne sont rien dans la vie d’un peuple. Mais qu’en est-il de ces trois années qui ont suffi à tout changer ? Qui nous ont autant affectés que des lustres ? Durant ces trois années, nous avons eu l’impression que chaque jour voyait s’écouler une année entière.

Tout a changé. D’un instant à l’autre, on ne vivait plus dans des appartements, mais dans des tentes. Il n’y avait plus de murs, mais des tissus. Les vies familiale, privée et sociale se sont elles aussi brisées. On vivait dans l’appréhension constante de la prochaine évacuation, de la prochaine fuite.

Vie quotidienne…

La société tout entière a changé. Désormais, les absences font partie du quotidien. Lorsqu’on rencontre quelqu’un, il est possible qu’il soit le seul survivant de sa famille. Quand vous croisez une famille, il est fort probable qu’elle ait perdu au moins un de ses membres. Et le pire est que cela ne surprend plus.

Dans quelques années, les enfants poseront des questions sur leurs pères, leurs oncles et tantes, et on leur dira tout simplement, sans même se rendre compte de la gravité de la chose, qu’ils ont tous été tués pendant la guerre.

Des enfants ayant réchappé à la guerre discuteront entre eux non pas de choses légères comme ils devraient pouvoir le faire à leur âge, mais du vide dans l’arbre généalogique familial : est-ce le père qui est mort ou la mère ? L’oncle paternel ou maternel ? Tous à la fois ?

Toute une génération d’enfants aura grandi sans savoir ce qu’est une maison avec des murs, un sol en dur, une porte qu’on puisse fermer. Ils auront grandi sur du sable, entre des toiles de tentes portant l’inscription “Unicef”, ou “UNRWA” [l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens] ou celles d’organisations humanitaires et d’États donateurs. Comme si le monde entier était pressé de voir son nom écrit sur les contours du drame, les contours dans lesquels ces enfants grandiront en pensant que c’est normal de vivre ainsi.

La guerre n’est pas finie

Trois éternités, et ce n’est pas fini. Malgré l’annonce officielle d’un cessez-le-feu [en octobre 2025], la guerre ne s’est terminée que sur le papier. En réalité, elle continue de faire des morts, tuant des enfants dans les bras de leurs mères.

Trois éternités qui ont changé les gens. Trois éternités qui ont dispersé les familles, les ont contraintes à des déplacements successifs. Trois éternités d’enterrements, d’omniprésence de la mort.

Et comme si tout ce qu’Israël nous a infligé en destructions matérielles et en nombre de morts ne suffisait pas, la société aussi est brisée. Car la guerre a engendré d’autres plaies : des vols, des mafias, des loyers abusifs qui ont permis à toutes sortes de profiteurs de guerre de s’enrichir.

Fuir encore et encore les bombes, s’habituer à vivre dans une tente, se préparer à un nouvel hiver, puis à un été qui sera un enfer, avoir faim, courir derrière les aides alimentaires, essayer de reconstruire sa maison avant de plonger à nouveau… Y avait-il vraiment une vie avant tout cela ?

On dit qu’une année ou deux, ou même trois, ne représentent rien dans la vie d’un peuple. Mais il y a des années qui ne se comptent pas en jours. Ce n’étaient pas trois années. C’était trois fois une éternité

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*Ce texte a été initialement publié en arabe par As-Safir Al-Arabi le 07 octobre 2026. 

*Traduit  par Philippe Mischkowsky


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