Sion Assidon est mort le 7 novembre dernier. Si ces mots sont lourds à écrire, il faut accepter que son heure ait sonné après qu’il s’est acquitté obstinément de son devoir au service de ses deux peuples : celui du Maroc et de Palestine – peut-être n’en formant qu’un en définitive. Comme il faut accepter le manque abyssal qu’il laisse derrière lui. Nous sommes liés par l’héritage qu’il nous a confié, d’abord au Maroc, mais aussi dans ce pays, localisé un peu partout dans le monde, qui se nomme Résistance pour la Libération de la Palestine. Cet héritage engage à continuer à se battre pour la libération du peuple palestinien qui ne cesse de forcer au respect par son Soumoud, à Gaza, en Cisjordanie, au Naqab, à Haïfa, à Al Qods et dans la diaspora. Sa vie si riche ne peut être résumée en quelques mots. Pourtant un mot s’impose : LUTTE. Lutte pour la Dignité du peuple marocain et la Justice et qu’il a payée du prix cher de douze années de prison[1], entre 1972 et 1984, assorties de sacrifices personnels. Lutte contre la prédation des richesses assurée par l’impunité de la corruption en vigueur dans son pays. Lutte pour affaiblir, depuis l’extérieur et à l’appel de Palestiniens, l’entité coloniale israélienne en créant et animant la section marocaine de Boycott Désinvestissement et Sanction (BDS). Lutte jusque dans son coma dans lequel il a été plongé depuis le 11 août dernier, à la suite de sévères lésions cérébrales. Sa mort elle-même propulse ses proches dans un deuil qui consiste en une nouvelle lutte : se battre pour connaître la vérité en obtenant la levée de tous les empêchements dressés par les autorités policières et judiciaires quant à une investigation sérieuse et complète sur les causes de sa mort. Elles doivent être impérativement dévoilées alors que Sion Assidon occupait une place de premier ordre dans la bataille menée contre la complicité économico-militaire du régime marocain avec Israël. La lutte ne se finit donc pas avec son enterrement, car le Maroc et le mouvement mondial de soutien à la Palestine doivent impérativement connaître la vérité.
L’ami Sion est parti
24-11-2025
Il est difficile de publier cet entretien inachevé précisément parce qu’il le restera. Mais son contenu ne pouvait être définitivement rangé dans des tiroirs. Certes, il n’aura pas bénéficié d’une relecture assurée par Sion[2] ; lui est substituée une vérification encore plus scrupuleuse par une réécoute de l’entretien qu’il m’avait accordé le 4 août 2024[3], doublée de la récolte de précisions auprès de militants et dans la presse. Par je ne sais quel miracle, Sion avait réussi à dégager du temps ce dimanche estival, juste après avoir accordé une interview très tôt le matin à une télévision iranienne. La veille, il avait, comme à son habitude, participé à un rassemblement aux abords du consulat des Etats-Unis, qui s’est transformé en marche, fermement arrêtée à proximité du consulat de France. Il s’agissait de condamner la complicité de ces deux Etats dans la guerre génocidaire et coloniale menée à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Cette semaine avait été endeuillée tout particulièrement avec l’assassinat de dirigeants de la Résistance, dont Ismaïl Haniyeh. Elle avait pourtant commencé par l’explosion d’une grande joie qui a empli le cœur des défenseurs de la liberté du peuple marocain, à l’annonce de la libération de prisonniers politiques[4], dont deux de ses amis, les journalistes Soulaimane Raissouni et Omar Radi[5]. Epuisé par le manque de sommeil accumulé, Sion a témoigné alors d’une grande endurance pendant les plus de deux heures d’entretien, retrouvant sa concentration sitôt l’enregistrement enclenché. D’emblée, ce rendez-vous a été conçu par nous comme le premier temps d’un entretien au long cours qui visait à tracer les grandes lignes du mouvement de soutien[6] à la Palestine au Maroc, tel qu’il s’est développé dès les premiers instants de l’opération politico-militaire Tufan Al-Aqsa et de la guerre génocidaire conduite contre Gaza. Ce traçage s’assume pleinement depuis son point de vue de membre fondateur de BDS Maroc, lui-même appartenant au Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation (Front)[7]. En revenant sur ses grandes étapes et ses débats internes, il s’agissait de contribuer à la réflexion sur ce mouvement de manière contemporaine, considérant l’utilité d’une telle réflexion pour aujourd’hui et pour demain. Ainsi, se comprend la prégnance de la dimension factuelle dans les propos de cette partie se voulant inaugurale ; pour autant, ce souci d’établir une chronologie n’empêche pas que soient données à lire ses réflexions sous forme d’interrogations, de doutes et de certitudes. Cette réflexion entamée devait être déployée dans une suite qui ne sera donc pas. J’ai fini par cesser d’harceler ce combattant réquisitionné, simultanément ou successivement, sur différents fronts. En lieu et place d’entretiens en bonne et due forme, il me fera cadeau de conversations visant à donner des nouvelles de ces fronts, la dernière datant du 3 août 2025, presque un an, jour pour jour, après l’entretien. Il attendait le train pour Tanger qui devait l’emmener à l’avant dernier rassemblement auquel il a participé et où il a, bien entendu, pris la parole[8] contre la présence de cargos chargés de pièces militaires destinées aux engins aériens de mort et de rasage de l’ensemble de Gaza. Il est une des figures publiques de ce qui sera nommé « la Bataille des ports » pour désigner la force populaire qui s’est déversée, à Casablanca et nettement plus à Tanger, contre un des rouages de la machine de guerre génocidaire puisque les cargos de l’entreprise criminelle de Maersk sont très régulièrement transbordés dans les deux ports[9]. C’est incontestablement le front le plus décisif et délicat qui occupe le mouvement marocain de soutien à la Palestine ; et celui qui inscrit résolument le Maroc dans les deux géographies se faisant face : celle de la guerre génocidaire et coloniale et celle de la Résistance mondiale contre elle. Si l’on reprend la chronologie postérieure à l’entretien, son endurance sera mise à l’épreuve de l’intensification de la guerre génocidaire contre Gaza ainsi que de l’extension de la guerre contre le Liban, marquée entre autres par l’explosion de la barbarie coloniale et l’assassinat de Sayyed Hassan Nasrallah[10]. A partir de novembre, les forces de BDS Maroc, soutenues par le Front et un grand nombre d’avocat(e)s, vont quasiment être détournées en faveur de la libération d’un de ses membres très actifs, poursuivi pour incitation à un « crime », entendre celui de dénoncer le crime de complicité avec un génocide[11]. Son nom, Ismaïl Lghazaoui, finira par résonner au-delà du Maroc, à Montréal, New York, Paris, Londres, pour ne citer que ces villes, tandis qu’il sera écrit sur des bouts de papier photographiés depuis Gaza. Condamné à un an de prison, il est libéré au bout de quatre mois de détention, assurément sous l’effet conjointe des pressions internes et extérieures. L’engagement de Sion durant toute cette séquence est salué par tous les témoins. Il poursuit le lancement d’une campagne contre la commercialisation au Maroc de médicaments de Teva, tandis que celle contre les supermarchés de Carrefour se prolonge inlassablement via des sit-in et des distributions de tracts. En juillet, il participe aux initiatives cherchant à empêcher puis disqualifier la présence de chercheurs rattachés à des universités israéliennes[12] à une rencontre organisée à Rabat par une association internationale de sociologie[13]. Il faut ajouter son implication dans les grandes marches nationales à Casablanca et à Rabat qui ont réuni régulièrement des centaines de milliers de Marocains et Marocaines.
Maroc: au royaume de la rente
13-07-2019
Çà et là sur internet, il est possible de reconstituer son point de vue à propos de chacune de ces mobilisations durant toute la séquence postérieure à l’entretien. Outre ses prises de parole filmées très remarquées, Sion se voit sollicité pour des interviews au format vidéo court, exercice dans lequel il excelle. Et du fait, semble-t-il, d’un intérêt renouvelé pour sa personne de la part de jeunes médias audiovisuels marocains, il donne quelques entretiens de durée suffisamment longue pour mieux connaître ses positions, mais aussi sa trajectoire militante[14]. Il y est sollicité à la fois comme une grande figure politique mais aussi comme un des rares Marocains juifs qui a su, ou pu, demeurer fidèle à sa Terre et à ses Aïeux et pouvant, à ce titre, disqualifier politiquement, intellectuellement et émotionnellement le crime qui a consisté à transformer des Marocains et Marocaines depuis au moins des siècles, en colons armés au service de la spoliation et de la destruction de la Palestine. Si la tentation a été grande de le camper dans le rôle du vétéran ou du patriarche, ainsi que d’un des rares Juifs marocains encore vivants se déclarant antisionistes, Sion a su y échapper du seul fait qu’il s’inscrivait résolument dans le plein présent. Un présent, certes informé par son expérience militante longue de plus de cinquante ans, mais attentif à l’inédit et à ses exigences de compréhension et d’action. Il est donc possible de recomposer partiellement la suite de cet entretien donné début août 2024, en s’appuyant également sur des entretiens publiés dans la presse écrite. La maîtrise d’ordre technique que j’évoque laisse tout de même poindre sa sensibilité et sa sincérité. Elle signale surtout qu’il s’agit pour lui de s’acquitter d’une des tâches qui lui incombent, du fait de la conjonction de sa stature politique et de cette aisance à trouver les mots justes. Sa capacité à calibrer ses propos en faisant preuve de didactisme et de tranchant ne s’est nullement asséchée ou érodée avec la répétition de l’exercice. Il faut également comprendre que cette tâche militante s’inscrit dans un éventail très large, témoignant chez lui du refus d’une division du travail politique entre les tâches intellectuelles et les tâches manuelles. Fidèle à la lettre, pourrait-on dire, à son maoïsme de jeunesse, Sion se distingue incontestablement de cette figure du chef consacré à la réflexion stratégique sans « mettre la main dans la farine ». Avec la même discipline, il a participé à des réunions (combien par jour et par semaine) au sein de son mouvement, du Front, mais aussi liées à des réseaux internationaux ; il a écrit des communiqués en les traduisant ; il est intervenu à des réunions publiques ; il a lu un poème de la Résistance palestinienne[15] ; il s’est rendu chez l’imprimeur pour récupérer des tracts et autres outils de propagande[16], tout en formant de jeunes militants incarnant la nouvelle génération, pour certains ayant rejoint BDS après Tufan Al-Aqsa, à l’instar d’Ismaïl Lghazaoui[17]. Ce refus de la division du travail se double d’autres qualités qui se lisent dans l’entretien, empruntant sans doute autant à son maoïsme qu’à sa formation de mathématicien. Tout d’abord, la précision accordée aux mots, allant presque composer son propre dictionnaire comportant, entre autres, les mots d’« appui » et de « Peuples du Machrek et du Maghreb »[18]. Cette préoccupation dénote aussi d’une pensée sans cesse mise à l’épreuve des événements et des rencontres. La précision anime également sa recherche de moyens de mesurer les impacts des campagnes de boycott organisées par BDS Maroc, en vue d’améliorer les stratégies adoptées, qui ne sont pas donc considérées comme intangibles, mais soumises à l’épreuve de la réalité. Autre qualité repérable dans l’entretien, Sion déploie une énergie à penser comment s’adresser au peuple, comment l’aider à s’organiser ou l’inviter à le faire dans les structures existantes ou dans des formes plus relâchées qu’il se donnerait lui-même. En l’occurrence, pour pratiquer le boycott des produits de l’entité coloniale et génocidaire, en tant que forme de résistance populaire à amplifier.
La publication de cet entretien, malgré son inachèvement, entend contribuer à une tâche politique importante à mener. En dépit de l’urgence qui la commande, la lutte actuelle menée au Maroc, en synergie avec les autres mouvements de soutien à la Palestine sur tous les continents, doit pouvoir se réfléchir, en vue à la fois de repenser sans cesse les questions d’ordre stratégique, en les réactualisant si nécessaire, et de constituer ses propres archives de manière concomitante à elle, sous peine d’être réinterprétée de manière abusive a posteriori. En cela, Sion Assidon y a largement contribué, tout particulièrement pour la séquence historique ouverte par Tufan Al-Aqsa, par le biais de l’ensemble des interventions publiques déjà mentionnées. Ceci dit, la frustration qu’il n’ait pas laissé d’écrits systématiques ne fera que s’intensifier au fur et à mesure. Dans un entretien accordé pour le site d’Aljazeera en octobre 2024[19], il indique aspirer à écrire ses mémoires, dont on peut se dire qu’elles n’auraient pas été figées dans le seul passé glorifié desdites « années de plomb ». Nous en sommes privés en même temps qu’orphelins. J’ignore quel était son rapport à l’écriture, en dehors de la rédaction technique de communiqués et peut-être de rapports[20]. Bien heureusement a été republiée la lettre co-écrite avec Abraham Serfaty, depuis leur prison de Kenitra, adressée à Yasser Arafat pour lui signifier qu’ils se mettaient à ses ordres, alors que la Résistance palestinienne tente encore de faire face au siège de Beyrouth en 1982[21]. Il est possible également de lire ses déclarations devant un juge en 1979 qui ont été restituées à l’écrit dans une brochure dédiée à sa libération, et qui donnent à entendre sa prose[22]. A l’heure où est redécouverte et relue la production intellectuelle et politique vivace dans le Maroc des années 1960 et 1970 qui a informé et formé sa pensée. A l’heure où il est de nouveau question de l’héritage de Ben Barka qui a fortement marqué Sion, et avec lequel il semblerait partager, à propos de leurs morts respectives, de lourdes interrogations laissées obstinément sans réponse par l’Etat marocain.
Dans l’attente d’une éventuelle disponibilité d’archives personnelles, il est nécessaire de pallier ce manque par la récolte, auprès de ses frères et sœurs de lutte et de ses camarades, appartenant à toutes les générations, et pas seulement au Maroc, des éléments, qui à la manière d’un puzzle reconstitué, permettrait de recomposer la vie, la lutte, la pensée, la sensibilité, autant de facettes insécables de Sion Maâti Assidon.
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Lors d’un retentissant procès collectif en 1973, il est condamné à 15 ans de prison pour avoir imprimé le journal Al Saout el Kadih et un tract appelant au boycott du référendum du 1e mars 1972. Durant sa détention qu’il qualifie d’« entreprise de mort lente », il est, avec d’autres camarades, enlevé et torturé de nouveau en 1975, au motif aussi fallacieux que risible, d’avoir organisé une insurrection doublée d’une évasion en vue d’un complot visant à renverser le régime. Cf. la brochure éditée en 1981 par son comité de libération, dirigé entre autres par sa sœur, Elsa Assidon, Pour la libération de Sion Assidon. Mathématicien marocain emprisonné depuis 1972 à la prison de Kenitra (Maroc). ↑
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L’auteur d’un portrait de Sion publié par Jeune Afrique en décembre 2023, n’avait pas daigné lui envoyer une version de l’article pour approbation. De ce fait, un passage peu clair persistait sur lequel j’avais attiré son attention en lui envoyant le texte, qu’il découvrait par la même occasion des mois plus tard. Jassim Ahdani, « Au Maroc, un "antisioniste" nommé Sion », Jeune Afrique, 13 décembre 2023. ↑
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Soit vingt jours avant l’anniversaire de sa libération, intervenue quarante ans auparavant. ↑
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Des vidéos attestent de sa présence dans les diverses mobilisations en faveur de la libération de ces détenus politiques, parmi lesquels également Taoufine Bouachrine. Sion a d’ailleurs eu l’occasion d’établir un parallèle entre la situation contemporaine et celle de l’époque de son incarcération, en compagnie de tant d’autres, durant les années 1970 et 1980. Il cherche alors à dresser avec précision les continuités et les écarts : https://m.youtube.com/watch?v=nM10zOx9hzA&pp=ygUMU2lvbiBBc3NpZG9u ↑
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La mère de ce dernier, Fatiha Cherribi, a raconté récemment sur sa page facebook que Sion s’était précipité à son domicile n’ayant pas vu le nom de Omar figuré sur la liste des détenus graciés, geste trahissant toute sa sensibilité, puisque sa priorité a été de réconforter la famille avant de se réjouir de la libération et de l’annulation des peines des autres concernés. ↑
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Terme largement préféré par Sion à celui de « solidarité », mais nettement moins que celui d’« appui ». ↑
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Dont il a été un des coordinateurs adjoints lors de sa création en mars 2021. ↑
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https://m.youtube.com/watch?v=yv2NyMmS3vY&pp=ygUMc2lvbiBhc3NpZG9u ↑
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https://enass.ma/assidon-le-maroc-ne-doit-pas-etre-complice-du-genocide/ ↑
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Il faut lire le poignant hommage qui lui rend, tant dans un post facebook en date du 28 septembre, que dans cette vidéo : https://m.youtube.com/watch?v=6SrsNI47ABY&pp=ygUMU2lvbiBBc3NpZG9u ↑
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Après une première arrestation le 25 octobre, il se voit privé de sa liberté à partir du 19 novembre, avec une garde à vue prolongée par une détention provisoire. Condamné le 10 décembre à un an de prison, il est finalement libéré le 5 février. Il est possible de lire sa lettre envoyée de prison qui a assurément touché son aîné : https://indigenes-republique.fr/lettre-dismail-lghazaoui-detenu-a-la-prison-locale-dain-sebaa-a-casablanca-au-maroc/ ↑
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Qu’il nomme « universités de l’armée d’occupation » ↑
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https://enass.ma/lisa-a-rabat-une-suspension-et-des-doutes/ ↑
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https://m.youtube.com/watch?v=4pRIoVxD-D8
https://m.youtube.com/watch?v=UcFEc_LRZxs&pp=0gcJCQMKAYcqIYzv
Notons pour les francophones : https://m.youtube.com/watch?v=ISFKNH-r-t0&pp=ygUMU2lvbiBBc3NpZG9u ↑
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Par sa belle voix, il a restitué, en français, la sensibilité poétique de Samih Al-Qâsim en déclamant « Je résisterai » : https://m.youtube.com/watch?v=H5vVoTV-N9Y ↑
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Ainsi, a-t-il été absent à une des grandes Marches qui a eu lieu à Rabat parce qu’il devait aller chercher des tracts imprimés tardivement. ↑
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Dans une interview accordée à l’issue d’une conférence de presse organisée le 6 janvier dans le cadre de la campagne pour sa libération, Sion présente Ismaïl Lghazaoui comme appartenant à la Génération Tufan Al-Aqsa, quand lui se considère de celle d’Al-Naqsa, désignant certes la défaite des armées arabes en 1967, mais surtout le sursaut politique chez un grand nombre de jeunes arabes de gauche. ↑
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Auxquels il faut ajouter « infiltration » bien plus juste, à ses oreilles, que « normalisation » comme il le défend ici : https://enass.ma/assidon-linfiltration-israelienne-au-maroc-est-dangereuse/ ↑
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Notons que durant son incarcération, il a rédigé trois articles pour la revue marocaine El Asas en 1981, portant sur les rapports de production dans les campagnes. Presque vingt ans plus, tard, il contribue à un article collectif publié en 1998 par Middle East Report, intitulé « Perspectives on Elections from the Arab World ». ↑
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Présentée comme des « écrits de prison » dans la brochure, la reprise de ses déclarations rend compte de sa manière de penser sa détention et celle des siens : à savoir une « entreprise de mort lente », mais aussi un « exil » « Nous, les prisonniers politiques, nous sommes comme le peuple palestinien, un peuple d’exilés. Et c’est pour cela que, quoi que nous réserve l’avenir, je dis avec le poète palestinien : "Un autre jour a passé ; Notre exil a duré un jour de plus ; Et notre retour s’est rapproché d’un jour ; Notre retour à la liberté" ». Son ami très proche, Abdellatif Derkaoui a en revanche rédigé des écrits de prison publiés en 1980 par la revue française Actuels, sous le titre de Peinture (Lettre de prison). ↑
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Entretien inachevé !
Sion Assidon: « La Palestine comme principale expression d’un même destin historique entre les Peuples du Machrek et du Maghreb »

Loin d’être exceptionnelle, ma position immédiate à propos de l’opération Tufan Al-Aqsa, rejoint la réception dominante qui l’a accueillie au Maroc : elle nous est apparue comme une formidable initiative militaro-politique qui a remis les pendules à l'heure. Cette remise à l’heure intervient après de longues années où la Palestine se trouvait dans une position extrêmement difficile, au point de faire l’objet, à l'échelon international, d’un enterrement de première classe. Cette impression première a été largement confirmée depuis : la question palestinienne a réémergé sur la scène de la Palestine elle-même, mais aussi de la région et du monde. Les intentions politiques de Tufan Al Aqsa ont été suffisamment claires pour être assez rapidement comprises. Si, comme certains ont pu l’avancer, la visée a été de contrarier sévèrement le projet de l’Arabie Saoudite de « normaliser » – pour reprendre un terme peu convaincant à mes oreilles, mais largement usité – à son tour avec Israël, elle apparaît davantage comme un effet secondaire, au regard de l’objectif prioritaire de la Résistance qui a été de replacer au centre la question de la libération de la Palestine. Autrement dit, Tufan Al-Aqsa constitue une « réentrée » ou un retour de la Palestine aux premières loges de l’Histoire régionale et mondiale. Une adhésion enthousiaste a été de mise de manière unanime au sein du mouvement de soutien au Maroc. Cette unanimité repose, entre autres, sur la légitimité conférée à la Résistance armée, qui n’est nullement un point de discussion. Cet unanimisme au rendez-vous est aux antipodes de l’accueil fait, en décembre 2020, aux Accords d’Abraham au sein du mouvement tel qu’il se présentait alors.
La rupture précédente concernant le Maroc : lesdits Accords d’Abraham
Pour saisir justement les enjeux qui traversent actuellement le mouvement de soutien à la Palestine au Maroc, il est nécessaire de revenir sur les fractures occasionnées par la signature de ces fameux accords. Elles ont été dictées par la proximité organique et/ou idéologique avec le Parti de la Justice et du Développement (PJD), le parti même qui a signé de sa main les accords, au nom du gouvernement qu’il dirigeait alors. Ainsi, la Coalition marocaine pour la Palestine et de lutte contre la normalisation (Coalition) qui existait jusque-là, composée de partis, de syndicats et d’associations, a périclité sur l’exigence faite de dénoncer la signature des accords en échange de la mention de la question du Sahara occidentale, revêtant un caractère clivant au sein de la Coalition. Dès lors que le régime a annoncé en grande pompe la signature des Accords d’Abraham, tous les canaux de propagande ont déversé l’idée selon laquelle ils avaient été conclus en vue de renforcer la position politique du Maroc concernant le Sahara. C’est au nom de cette équation que le PJD a commis l’erreur politique monumentale d’accepter d’être l’instrument de cette opération politico-militaire. Il faut bien reconnaître que cette propagande a reçu un certain écho auprès de franges de l’opinion publique marocaine. La première initiative lancée pour marquer notre protestation a été d’appeler à un rassemblement en décembre 2020. Elle s’est heurtée à un quadrillage absolument incroyable de la ville de Rabat, assuré par des milliers de membres des forces de l’ordre, y compris de la gare à proximité, empêchant tous les voyageurs de descendre de leur train. Seulement trois personnes[1] ont pu passer à travers les filets pour débuter une marche de protestation improvisée, alors que nous avions appelé à un sit-in. Les responsables des forces ont exercé une énorme pression sur les personnes présentes afin qu’elles évacuent les lieux. Tandis qu’ils étaient poussés par les policiers qui ne voulaient pas moins que leur retirer leur keffieh, les trois manifestants ont commencé à marcher majestueusement, le tout sous les yeux de la presse et des caméras.
La création du Front de soutien à la Palestine et contre la normalisation
A la suite de cette première manifestation, s’est tenue une réunion de la Coalition qui a servi de clarification dans la mesure où les organisations qui avaient souscrit aux Accords d’Abraham n’y sont pas venues. La création d’une nouvelle structure a nécessité du temps, notamment celui de la mise en place d’une plateforme, dont était justement dépourvue la Coalition, qui relevait, quant à elle, davantage d’une adhésion spontanée. Dans ce texte de référence clair, figure la condamnation des Accords d’Abraham comme condition sine qua non à l’adhésion. C’est donc sur ses décombres qu’a vu le jour une structure plus pérenne et plus homogène en terme idéologique concernant la Palestine. Il est possible d’admettre l’existence d’une certaine « positivité » à ces accords d’Abraham en ce qu’ils ont permis une clarification et une plus grande homogénéité du mouvement de soutien à la Palestine au Maroc, et cela par le biais de lignes de démarcation tranchées. La création du Front de soutien à la Palestine et contre la normalisation a nécessité un grand nombre de réunions, qui se sont tenues entre décembre 2020 et février 2021, en vue d’établir la plateforme qui a été signée par une quinzaine d’instances. Elle se constitue, outre des associations de soutien à la Palestine, comme le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) Maroc, d’une myriade d’associations de droits humains qui y ont adhéré séparément, à l’instar de l’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH), ou au sein de la Coalition marocaine des associations de droits de l’Homme, au nombre de 21. Les tendances politiques représentées sont, parmi d’autres, ladite « Nouvelle gauche », comme La Voie démocratique qui revendique une filiation avec Ila Al Amame, la Fédération de la Gauche Démocratique, le Parti Socialiste Unifié, et les tendances islamistes autour de Al Adl Wal Ihsane, (Justice et Bienfaisance) et les associations qui lui sont liées. Parmi les syndicats, la Confédération Démocratique du Travail (CDT) ainsi qu’un certain nombre de syndicats, notamment de l'agriculture et de l’enseignement. C’est ainsi qu’est né le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation (Front). S’ajoute la création de sections locales afin de mieux agir à l’échelle d’une ville. Le choix du nom a été mûrement réfléchi. Le mot retenu en arabe et traduit dans le nom officiel par « soutien » s’écarte résolument de celui de « solidarité », qui suppose une certaine extériorité, tandis que « soutien » se veut de nature mutuelle. Pour ma part, ma préférence va pour le mot en français d’« appui ». En définitive, nous nous considérons appartenir au même camp, et de ce fait, nous sommes concernés au premier chef par ce qui arrive à l’un de nous. Nous ne sommes pas des Latino-Américains ni des Asiatiques, mais nous appartenons à ce que nous nommons depuis longtemps les « Peuples arabes et maghrébins » – tout en étant de l’Afrique, avec cette position particulière à ne pas oublier. Il s’agit de respecter l’importance accordée dans notre région à l’identité amazigh, tout en tenant compte du fait que les gens et les peuples y affirment leur identité également par leur soutien à la Palestine. Quant à moi, j’utilise la dénomination conjointe de « Machrek » et de « Maghreb » car elle réaffirme le partage du destin historique entre les « Peuples du Machrek et du Maghreb », et cela, sans tracer de ligne de démarcation. Je préfère parler d’un destin historique commun à l’ensemble de ces peuples, qui se signale incontestablement lorsqu’ils se lèvent comme un seul homme dès qu’il est question de Palestine. Je me répète : à mes yeux, la Palestine est la principale expression de l’affirmation de ce destin commun. Quant à la mention de la « normalisation » dans le nom que nous nous sommes choisi, elle permet d’insister sur le point qu’il ne s’agit pas d’une simple opposition à son existence, mais qu’elle fait bien l’objet de notre part d’une véritable lutte en vue de l’abattre. Le Front a alors affronté ce que nous avons nommé un « Tsunami de la normalisation » tant nous étions submergés par le nombre ahurissant d'initiatives et d’accords de coopération contractés entre les autorités marocaines et l’entité sioniste. Et cela sur tous les plans, comme par exemple, des accords de coopération universitaire ou relative à la navigation aérienne. A quoi il faut ajouter les visites quotidiennes fortement médiatisées de la part de responsables d’entreprises privées, de représentants d’associations patronales ou de ministres, dont celle du ministre de la Défense venu signer un accord de coopération militaire en novembre 2021. A ma connaissance, cet accord est un cas quasi unique parmi les pays arabes. Il n’en existe pas d’équivalent avec l’Egypte ni la Jordanie. Quant aux Emirats arabes unis, je juge que les enjeux historiques et politiques sont d’un tout autre acabit, bien moindre, tant cette principauté politique, créée par le colonialisme, est artificielle. Par ailleurs et surtout, cet accord est d’une extrême gravité car il promeut une industrie militaire marocaine reposant sur le renfort de l’industrie militaire de l’Occupation, et donc sur la dépendance à son égard. La traduction éclatante de cet accord se manifeste notamment par l’atterrissage d’avions et l’accostage de bateaux militaires au Maroc. Face à ce « Tsunami », nous étions constamment en train d’émettre des communiqués et d'organiser des rendez-vous nationaux. Nous avons pu également compter sur la mise en place d’actions baptisées « Journées nationales ». Leur principe est de décentraliser les manifestations organisées alors par les sections locales, pour des raisons d’efficacité car il n’est pas toujours aisé, pour un grand nombre, de se déplacer à Rabat ou à Casablanca, en vue de grossir les rangs d’une manifestation nationale, sauf en cas d’événement majeur seul à même de mobiliser massivement. A ce titre, la « Journée nationale » représente une forme de lutte qui a toute son importance. Jusqu’à Tufan Al-Aqsa, nous avons organisé pas loin d’une douzaine de « Journées nationales » qui ont eu lieu le même jour et la même heure. Elles n’ont pas fait généralement l’objet d’une répression violente, tout au plus d’un encerclement ou de l’imposition d’une limitation de l’espace. En revanche, une répression remarquable s’est concentrée à Agadir, dépourvue certes d’arrestations, mais qui visait clairement à empêcher toute tenue de manifestation. De ce fait, cette ville a été comme érigée en un lieu où devaient prospérer, sans la moindre réplique, des initiatives de « normalisation », une sorte de zone d’influence privilégiée. Sans doute qu’il existe des projets à plus long terme, en particulier dans l’agriculture. Les sociétés de l'Occupation détiennent déjà leur marché le plus important en matière d’agriculture : en ce qui concerne tant les systèmes sophistiqués d’irrigation, les fertilisants que les semences sélectionnées. Il faut le dire et le redire : ces dits Accords d’Abraham ont conduit à des conséquences tellement désastreuses. La première d’entre elles est un affaiblissement considérable de la position générale de la Palestine. La seconde est le déferlement de la propagande médiatique, orchestrée de manière démentielle par le régime et dont le leitmotiv répété à usure a été ladite fraternité avec l’Etat d'occupation. Ce lavage des cerveaux a eu malheureusement des effets. La rhétorique a reposé sur une réaffirmation de la double solidarité que le Maroc réussirait à conjuguer : avec à la fois la « Cause de la Palestine » et « le million de Marocains » « vivant » en Palestine, présentés comme une « partie de nous » et une « partie des sujets » qu’il ne faudrait pas abandonner. Une expression typiquement marocaine a été ressortie à cet effet : « tamaghrabit », expression forgée à partir de l’amazigh et signifiant la « marocanité ». Elle sert à englober les colons d'origine marocaine au nom du partage de la musique andalouse ou des habitudes alimentaires, comme le couscous. Cette déclaration de fraternité implique de fermer les yeux sur le fait qu’ils portent les armes, qu'ils occupent, qu'ils massacrent des Palestiniens, qu'ils fournissent des ministres et des généraux à l'Etat d'Occupation. Ces mêmes ministres et généraux sont reçus à bras ouverts au motif qu’ils seraient « des gens à nous ». La « tamaghrabit » a été invoquée également après Tufan Al-Aqsa, lors de la signature d’un énorme contrat militaire avec Israël Aerospace Industries, firme spécialisée dans la construction de matériel militaire et de construction de drones, de fabrication de fusées et d'entretien des avions de combat. Son dirigeant, un « Marocain » entre guillemets, est venu personnellement pour signer l'accord d'un montant d’un milliard de dollars visant à fournir au Maroc un système de deux satellites de surveillance au sol d’une redoutable précision couvrant toute la région – au grand dam de l’Espagne et de l’Algérie. Ce concept est avancé pour parler de « ponts » alors qu’il s’agit en réalité de coopération militaire. Toute cette propagande a conjoint une troisième question, le Sahara occidental, par le biais de la mise à l’honneur de la reconnaissance de la souveraineté marocaine par le président Trump, qui n’est rien moins que le prix concédé pour obtenir la signature du Maroc. Il faut bien avoir en tête que cette reconnaissance émane de Trump et non des Etats-Unis qui ne sont, jusqu’à aujourd’hui, nullement engagés par elle. Un certain nombre de Marocains sont sensibles à cette propagande, déjà ancienne, concernant le Sahara, dans la mesure où le chauvinisme est la corde de l’instrument humain sans doute la plus facile à faire vibrer, faisant fi des solidarités avec les pays voisins et le continent, et bien loin du noble sentiment de patriotisme. Incontestablement, le mouvement d’appui à la Palestine a beaucoup souffert de cette période et de la force de cette propagande.
Tufan Al-Aqsa comme remise à l’heure des pendules marocaines
Mais, fait formidable, toute cette propagande a été balayée comme un raz-de-marée par Tufan Al-Aqsa. Le sentiment profond d’unité de destin entre les peuples de la Palestine, de la région et le nôtre a retrouvé toute sa plénitude au sein du peuple marocain. Et avec lui, nous avons retrouvé les grands rassemblements que nous avions perdus depuis les Accords d’Abraham. Entre 2020 et 2023, nous avons organisé une dizaine de manifestations d’appui et de colère dans toutes les villes du Maroc, mais qui étaient loin de réunir les centaines de milliers de manifestant(e)s comme à Rabat ou à Casablanca, et cela, lors des rendez-vous nationaux qui se sont tenus à partir d’octobre 2023. Au tout début, les plus gros rassemblements ont eu lieu le 15 octobre à Rabat et le 20 octobre à Casablanca, sans compter les marches locales organisées au même moment dans tout le pays.
Ce sont bien les peuples qui écrivent l’Histoire, à commencer par le peuple palestinien qui a ouvert une page historique en remettant en question l’ordre imposé, à l’échelon universel, local, au sein des groupes, au sein des familles, et jusque dans la tête des gens. C’est ce que j’appelle définitivement « Ecrire l’Histoire ». L’un des enjeux, tant dans la séquence précédente contre ladite « normalisation » qu’aujourd’hui contre le génocide, est de lutter contre l’accoutumance. A mon sens, la crainte principale à nourrir est que les massacres des Palestiniens à Gaza qui ne cessent de se succéder soient réduits à leurs statistiques, et que l’accoutumance face à l’horreur prenne le dessus, conduisant à un phénomène de mithridatisation, comme en parle la médecine à propos des poisons, ainsi qu’à une « normalisation de l’horreur ». Cette normalisation pourrait prendre la suite de « la normalisation à la normalisation ». Il faut prendre en compte ce mécanisme cérébral naturel. A force d’entendre une sonorité, on ne l’entend plus. Or, il faut apprendre à l’écouter. Il est donc important de se regrouper régulièrement et de trouver comment s’adresser aux gens pour contrer ces effets redoutables. Comme il est important de rendre sensible la condition du peuple palestinien. C’est le travail qui est effectué par des Palestiniens et d’autres dans le monde, en reconstituant l’existence d’une personne tuée par l’évocation de son entourage familial et amical ainsi que de ses projets d’avenir. Cette reconstitution est le préalable à la restitution de sa singularité. A ce titre, je considère qu’il s’agit d’un travail très important qui permet de lutter contre cette banalisation et cette accoutumance que je juge si délétères. Il s’agit également de rendre compte de la singularité des événements en dépit de leur répétition, comme par exemple les meurtres des personnels médicaux et des malades. Je crains que nous n’ayons pas trouvé de moyen de rendre justice à la singularité, notamment lors d’une prise de parole ou de la rédaction d’un communiqué, en dépit de l’émotion véhiculée par les mots et les sons.
Lutter contre une guerre génocidaire
Qu'est-ce qui est spécifique dans une lutte engagée face à une guerre génocidaire ? Dans un premier temps, je dirais que face aussi bien à une guerre génocidaire qu’à une guerre coloniale – qui n’est donc pas nécessairement génocidaire –, la lutte s’aborde par l’expression de la solidarité. S’ajoute le travail de démonstration de leur caractère profondément injuste et horrible. J'avoue ne pas avoir réfléchi à ce qui serait spécifique face à une guerre génocidaire, mais il faut le faire. Maintenant, même sans employer nécessairement le mot de « génocide », les gens au Maroc sont très conscients qu’il ne s’agit pas du tout d’une guerre classique au cours de laquelle deux armées s’affronteraient, dans la mesure où les victimes sont des civils désarmés. De même qu’ils sont conscients qu’il ne s’agit pas davantage d’une guerre coloniale où se feraient face une armée coloniale et une résistance armée. Mais je précise aussitôt que, certes, la Palestine est en proie à une guerre génocidaire, mais elle dispose bien d’une résistance armée qui fait face à l’agression coloniale ; la situation est loin d’être celle des chambres à gaz. De son côté, l’armée coloniale utilise l'énorme pression que constituent les massacres de la population civile pour tenter, en vain, d’écraser cette Résistance. Historiquement, toute guerre coloniale comporte un aspect génocidaire, simplement à Gaza, il prend le pas sur la simple répression coloniale de la résistance armée qui implique la traque des combattants et les tentatives d'éliminer militairement la Résistance. Caractéristique fondamentale de la situation, il faut marteler encore et encore que la guerre génocidaire prend le dessus sur la répression armée du mouvement de Résistance. Pour preuve, les règles de tir en vigueur depuis Tufan Al-Aqsa assurent de manière explicite l’impunité aux soldats de l’armée coloniale en toute circonstance. L'autre dimension de la guerre génocidaire est qu’elle révèle justement la logique raciste qui préside à la destruction de la Palestine historique et de l’idée même du peuple palestinien. Elle révèle la logique du sionisme qui prévaut depuis même avant 1948, qui est formulée par « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », quitte à faire advenir « un peuple sans terre », quitte à faire advenir « une terre sans peuple » au prix d’une épuration ethnique. Aujourd’hui, nous sommes face à un au-delà de cette épuration ethnique qui prend le nom de « génocide ». Il ne s’agit plus seulement de chasser mais de détruire totalement. Les Marocains en sont pleinement conscients, tandis que le régime persiste à le nier. L’hésitation quant au mot « génocide » se fait largement entendre à la radio, de même que ses guillemets indiquant bien qu’il est prononcé en vue d’être attribué à d’autres.
Les enjeux de la mobilisation populaire grâce à la pratique du boycott
Je ne suis vraiment pas sûr que nous réussissions pour l’heure à stimuler l’ensemble des potentialités de mobilisation existantes au Maroc, qui sont absolument gigantesques, au regard tant des manifestations que des appels au boycott lancés sur les réseaux sociaux. Les gens ressentent le besoin de marquer leur appui à la Palestine. Les listes spontanées de produits et de marques à boycotter qui circulent se présentent interminables et débordent largement la liste de BDS Maroc. Pour les gens cherchant à participer à leur manière à la bataille, le boycott apparaît comme le degré zéro de la résistance. L’expression de « degré zéro » n’est pas à entendre de ma bouche comme dévalorisante mais comme désignant le premier pas dans la Résistance. L’engouement pour le boycott est patent lors des distributions des tracts et des discussions qui s’en suivent. Non seulement la grande majorité des personnes abordées le pratiquent déjà, mais elles se chargent de relayer les informations dans leur entourage, voire au-delà. Il me semble tout légitime de se demander si cette potentialité énorme relative au boycott a été mise à profit au maximum. S’il est vrai que cet engagement populaire ne se traduit pas de manière organique et organisée, il permet de saisir l’ampleur du refus de toute relation avec l'État colonial. Se posent les difficultés d’organiser les gens, réunis par ce fil ténu qui se donne à voir dans l’acte de boycotter, ce même fil qui réussit à créer un lien de solidarité très fort entre nous-mêmes. Ce lien favorise une résistance plus solide dans le tissu social au discours dominant promouvant ladite « normalisation ». A mes yeux, le boycott fait partie intégrante de la mobilisation, et donc les gens qui le pratiquent participent de cette même mobilisation. Nous le clamons haut et fort : « Al Muqâta’a hiya Muqawama », « Le Boycott est une Résistance » ! Outre au discours dominant, il constitue une résistance à une nouvelle forme de néocolonisation du Maroc à laquelle l’Etat d’Occupation s’adonne sans scrupules, prenant la forme déguisée d’achats de terre afin d’y cultiver avocats et dattes. Elle repose également sur l’exploitation des terres et des ressources en eau, qui manquent pourtant si cruellement. Ce qui fait défaut à mes yeux est de réussir à trouver des formes organisées et systématiques aux campagnes spontanées et populaires qui s’effectuent en dehors de celles plus maîtrisées dans le cadre de BDS, et dirigées, par exemple, contre Carrefour ou Axa. Notre propre contribution consiste à lancer les appels, auxquels décident de souscrire les gens, mais nous ne savons pas mesurer leur écho et déterminer avec précision si les objectifs sont atteints. Cette difficulté à mesurer les effets du boycott est problématique car il s’agit d’une connaissance utile pour réfléchir à nos stratégies. Du fait de cette embûche, toute évaluation ne peut s’effectuer qu’indirectement, en surveillant les déclarations des groupes visés, comme Dari, ou les pratiques commerciales de réduction auxquelles a recours Carrefour. Il est vrai que je me concentre sur mon engagement qu’est BDS, mais je pense plus largement que le boycott devrait être un levier bien plus déterminant qu’il ne l’est aujourd’hui pour l’ensemble du Front. Un autre rôle majeur que joue BDS est celui de vigie et d’alerte quant à la présence d’activités d’entreprises de l’Occupation, comme celle de la compagnie de navigation Zim[2]. BDS s'honore du fait de l'avoir fait connaître et d’avoir organisé des manifestations pour exiger son expulsion. De même que nous avons annoncé l’accostage d’un navire de guerre. Il existe un terrain favorable pour l’écoute des gens, et il faut être capable de mettre à profit ce terrain. Je pense que la force du boycott, qui tient à sa dimension populaire, constitue sa faiblesse du fait de son caractère individuel : facile à pratiquer mais difficile à mesurer.
Le boycott a fait l’objet de répression. Elle s’est abattue particulièrement sur un rassemblement organisé par le Front, sur la suggestion de BDS, devant un Carrefour à Salé. Le premier rassemblement, auquel j’ai participé, s’est relativement bien passé, émaillé de quelques tensions. En revanche, lors du second sit-in, 13 militants ont été arrêtés et les procès-verbaux ont aussitôt atterri sur le bureau du Procureur, qui a décidé de les poursuivre pour « occupation de l’espace public » et non pour le boycott. De manière calculée, ces militants sont poursuivis au Tribunal de Salé de manière séparée, ce qui empêche justement la tenue de toute audience, obligeant les juges à les reconvoquer de manière répétitive. Cette tactique sert incontestablement à éviter tout remous et toute discussion concernant la question délicate du boycott, notamment contre Carrefour, tout en cherchant à intimider ses adeptes. Si jamais ces militants ne se présentent pas à la moindre convocation, ils risquent une condamnation. Il se trouve que cette épée de Damoclès qui plane sur eux ne produit pas les effets escomptés, déjà parce que certains d’entre eux sont des membres du Secrétariat national du Front. Nous-mêmes lorsque nous faisons régulièrement des distributions de tracts devant des Carrefour, les caïds et les autorités locales nous demandent de circuler mais sans nous arrêter. Sauf une fois à Casablanca, où j’ai été conduit au poste alors que je n’avais pas ma carte d’identité. J’ai eu droit tout de même à de plates excuses.
Le front du boycott universitaire
Un projet de catalogue est envisagé sérieusement pour recenser les universités marocaines ayant contracté des liens avec celles de l’Occupation. Il permettrait d’identifier avec précision les contrats, les signataires, les domaines sur lesquels ils ont été établis ainsi que leurs promoteurs. Pour ma part, je nomme les universités israéliennes « universités de l’armée d’occupation », car il n’existe aucune d’entre elles qui n’ait pas de lien avec l’armée. Elles forment les officiers, offrent une série d'avantages pour les étudiant(e)s durant leur service militaire. Elles financent des sujets de recherche entièrement centrés sur des objectifs purement militaires, à l’instar de la doctrine Dahiya qui est appliquée aujourd’hui à Gaza. Concernant ce front des universités, nous avons organisé ce que nous avons nommé « l’Université du Boycott » qui a consisté en une série de conférences par zoom données par des activistes, et en particulier de grands activistes palestiniens, comme Omar Barghouti pour ne citer que lui. Cette série a visé à expliquer auprès d’un public d’étudiants les enjeux du boycott académique.
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Une autre bataille se mène pour obtenir des universités marocaines la rupture des liens contractés avec celles de l’Occupation. Parmi celles-là, l’Université Mohamed VI Polytechnique (UM6P) compte le plus de contrats, au nombre de 8. Il y a aussi l’Université Hassan II de Casablanca, l’Université Mohamed V et des universités privées, comme l’Université Euro Méditerranéenne (Euromed) de Fès, l’Université Internationale de Rabat (UIR), ainsi que l’Institut Agronomique et Vétérinaire. Sans les organiser, nous sommes en train d’encourager et de favoriser la construction de réseaux entre étudiants, et cela par la mise en contacts doublée de la proposition de stratégies. Une bonne nouvelle est venue de l’UM6P où des étudiants et anciens étudiants ont réuni suffisamment de signatures pour demander la rupture de toute coopération. Résultat des courses, les festivités de remise de diplômes de la fin de l'année ont été annulées. D’autres initiatives sont en cours, à l'UIR notamment, mais aussi à Euromed, qui s’annoncent sans doute plus difficiles tant la répression semble beaucoup plus sévère en vue d’étouffer dans l’œuf toute mobilisation. Certains étudiants se sont vus privés de leur bourse ou menacés de l’être, voire de ne pas être réinscrits. Cette menace pèse lourdement dans une université privée très coûteuse. Mais il est à penser qu’elle pourrait être plus facilement écartée, ou neutralisée, lorsqu’un mouvement de solidarité entre les universités pourra voir le jour. Du côté des universités publiques, celles de Casablanca et de Tétouan ont été fermées, entre une semaine et dix jours, sans aucune justification donnée, en guise de réponse à l’organisation de journées dédiées à la Palestine. Des étudiant(e)s se sont même vus privés d’activités universitaires sans être en rapport avec l’initiative visée. Cette décision de fermeture constitue un aveu de faiblesse devant la crainte d’une contagion dans les universités, nourrie par le précédent de la mobilisation internationale sur les campus. De manière générale, les débuts de la mobilisation universitaire ont été difficiles du fait du risque sérieux de répression, mais elle a fini par prendre un peu plus de forces. Ainsi, à l’UM6P, les étudiants ont commencé à faire du boulot, et ils ont été soutenus par l’entrée en piste, en mai, des diplômés, qui eux échappent à toute possibilité de pressions ou de menaces sur leurs études ou même sur leur carrière, à la différence des étudiants, des enseignants et des employés. Ces diplômés ont accepté de signer un appel en vue de soutenir la Palestine, impulsé par l’association des anciens étudiants. Concernant le refus filmé du doyen de l’Université de Casablanca de remettre son diplôme à une étudiante arborant un keffieh, il a été mis en retraite anticipée, à la suite du tollé qu’a suscité cette image. Il se trouve que ses activités avec les structures sionistes sont anciennes puisqu'à la suite des accords avec le ministère de l’Etat d’Occupation, il a été chargé par le ministère de l’Education nationale de l’épuration des manuels scolaires, en promouvant la « tolérance » et « l’éradication de l’antisémitisme », tout en faisant disparaître la mention de la Palestine. Si les étudiant(e)s devaient ignorer cette fonction, il est à penser que lui a dû concevoir ce keffieh comme une défiance.
Un projet à venir concernant le front économique
Pour ma part, je conçois depuis un moment le projet de recenser les entreprises marocaines qui commercent avec l'Occupant, en vendant par exemple du couscous, de la sardine ou des cornes de bélier qui servent à la fabrication d’un objet rituel. Le but serait de réaliser un registre très précis de ces entreprises, ce qui exige un énorme travail de recherches méticuleuses et assez longues. Il est tout de même possible d’établir une partie de la documentation à partir des annonces publiées par les rabbins en Palestine occupée, inventoriant les marchandises importées depuis le Maroc et certifiées casher. C’est un travail qui exige beaucoup de temps, qu’il s’agirait de réussir à dégager.
- Entretien réalisé le 4 août 2024 à Mohammedia avec Samia Moucharik
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Il semble que Sion n’ait pas jugé utile de me préciser qu’il était un des trois manifestants soumis à la pression policière disproportionnée, en compagnie d’Abderrahmane Ben Amrou, une grande figure l’opposition marocaine, âgé alors de 87 ans. Images affligeantes pour le pouvoir que ces deux hommes encerclés par un si grand dispositif, les rendant encore plus majestueux. ↑
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Plus précisément, cette entreprise de transit israélienne dispose d’une filiale marocaine, Zimag, qui se charge de l’acheminement de transports de navires entre les ports marocains et celui de Haïfa, dont du matériel militaire. https://enass.ma/assidon-linfiltration-israelienne-au-maroc-est-dangereuse/ ↑



