La vérité statistique

Le pouvoir craint les statistiques, celles-ci sont un sujet de combat en raison de l’enjeu qu’elles représentent dans les rapports sociaux. Il suffit de voir comment la police estime les effectifs des manifestants et comment les estiment de leur côté les syndicats. La densité au mètre carré varie selon les uns et les
2015-09-17

Mohammed Ennaji

Historien et professeur de sociologie économique à l'Université Mohammed V, Rabat


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Le pouvoir craint les statistiques, celles-ci sont un sujet de combat en raison de l’enjeu qu’elles représentent dans les rapports sociaux. Il suffit de voir comment la police estime les effectifs des manifestants et comment les estiment de leur côté les syndicats. La densité au mètre carré varie selon les uns et les autres comme s’il était question d’une mainmise immédiate sur l’espace. 
Le pouvoir ne craint pas les statistiques par hasard, elles dénoncent mieux que tout autre argument l’injustice. Les statistiques dévoilent ce que les discours et les slogans s’efforcent de cacher. Ainsi au Maroc il n’y a pas de statistiques du revenu, c’est plus simple, comme ça on ne connait pas les rentrées de chacun et on peut s’illusionner sur l’amour entre classes sociales. Nous sommes obligés de nous rabattre sur l’enquête de la consommation pour espérer dénicher des lueurs d’inégalités de revenus, mais juste des lueurs. Il n’y a pas non plus de statistiques de la propriété agricole, on dispose de statistiques de l’exploitation, ce qui ne dépeint pas clairement la situation de la majorité de la paysannerie. Le pouvoir évite donc d’attaquer de front les statistiques socio-économiques sauf quand il y est contraint pour ses prévisions économiques. 
Voilà pourquoi les élections ont ce privilège de nous donner des chiffres avec leurs circonscriptions électorales nous révélant quel parti a remporté quoi, quel parti pèse quoi. Les chiffres ici ont la tête dure puisqu’ils renvoient chaque parti a sa réalité : qui vote pour lui et qui ne vote pas ! Mais apparemment les concernés ne veulent pas lire correctement les tableaux statistiques largement en faveur du PJD si l’on prend en considération la dynamique sociale et l’avenir. Les chiffres n’ont en effet pas la même signification ni la même portée dans les différentes régions. Chez les « perdants », monde rural et monde urbain se confondent dans leurs têtes, ces chiffres leur donnent le tournis. Il faut bien qu’ils justifient devant « le pouvoir » leurs promesses de mettre à mal le parti au gouvernement, ils avaient répété partout qu’il était sur le déclin sinon à l’article de l’agonie. Mais les statistiques, elles, ne craignent personne, on a beau leur tordre le cou elles ne disent ni plus ni moins que la vérité, celle-ci : il y a les gens du passé et les gens de l’avenir ! Je conseille pour ma part aux journalistes véreux et aux politiciens déçus, en mal d’analyse, de lire « les statistiques pour les nuls ». Je me passe de leur mentionner l’édition, c’est en premier rayon de librairie.

Vous avez dit : analphabètes

Les experts expéditifs n’ont qu’un mot à la bouche pour expliquer aux autres ce qu’eux souvent ne comprennent pas. C’est ainsi que le vote des analphabètes est considéré quasiment comme un vote de bêtes de somme auxquelles les enjeux du scrutin sont inintelligibles. Ils voteraient selon ce qui leur a été recommandé de faire, pour celle ou celui qui leur aurait filé des sous. 
Rien n’est plus faux. Je cite le cas de régions rurales où les gens auraient reçu de l’argent d’un parti qui en distribue tout en votant pour un autre qu’ils avaient eux-mêmes choisi. Mais plus important l’analphabétisme au Maroc n’influe pas grandement sur le choix. Il ne signifie pas forcément la bêtise. Les électeurs votent réellement en fonction de ce qu’ils jugent bon ou mauvais, avec des critères pas très différents de ceux des gens instruits : honnêteté, rigueur dans la gestion, réalisations, éthique… 
La différence majeure entre le vote des ruraux et des urbains provient surtout du rapport de la population à l’espace et des rapports sociaux prédominants. La population à la campagne est plus disséminée et largement moins dense. Elle est de ce fait mieux contrôlée administrativement et les liens entre les membres d’une communauté laissent aux notables une place considérable dans la prise de décision. Les gens sont repérés et connus individuellement au sein de leur groupe et comme membres du groupe, il est de ce fait plus facile de conditionner leur vote. En ville ce n’est pas le cas en raison de la densité entre autres et de l’incapacité de plus en plus grande où est l’administration de contrôler l’individu qui se détache du groupe. Dans les deux cas cependant, rural comme urbain, les électeurs votent sur la base d’arguments objectifs liés à leur situation et non pas parce qu’ils sont analphabètes ou pas. Cet élément a son importance dans la mesure où il incite à prendre le vote des « analphabètes » au sérieux et à ne pas le regarder avec mépris.

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