Ce n'était pas une scène ordinaire. On a dit que c'était les plus grandes funérailles de l'histoire de la Palestine, sans pour autant qualifier cet événement de la plus grande « manifestation » de pleurs. Peut-être portait-il en lui le chagrin du monde entier, et celui de Gaza toute entière depuis trois ans jusqu'à aujourd'hui, réunis en un seul petit endroit du quartier de Sabra, au sud de la ville assiégée.
Les funérailles des familles « Husseina » et « Abou Chariya », organisées à Gaza, furent bien plus que de simples funérailles. Tout le monde en parlait depuis des jours. Les gens l’ont vues, et ils ont su qu'ils n'assistaient pas à des funérailles ordinaires, mais plutôt à leur propre oppression et à leur douleur, dissimulées depuis des années. Les journalistes ont pleuré, les habitants ont pleuré, les femmes se sont effondrées, et le cœur des enfants a fondu de chagrin. C'était comme si une immense réserve de tristesse s'était ouverte, laissant exploser sur tous les visages, toute la douleur qu'elle contenait.
Les yeux ne pouvaient plus retenir les larmes, et l'on s'est souvenu des mots de l’écrivain Ibrahim Nasrallah, mis dans la bouche de l'une des héroïnes de ses romans : « Il nous aurait fallu des cœurs plus grands pour contenir toute cette peine ». Les passants mêmes pleuraient, et aussi ceux qui portaient les restes des dépouilles de leurs voisins et de leurs proches… car il ne restait plus personne de la famille d'origine des martyrs. Ils étaient tous partis — hommes, enfants et femmes. Les jeunes étaient partis, leur moukhtar, le martyr « Fathi Farraj Abou Chariya al-Husseina », qui vivait au cœur du quartier résidentiel, était parti avec ses enfants et ses petits-enfants.
Gaza, deux ans après
09-10-2025
Des femmes ont aspergé de fleurs et de riz les dépouilles des martyrs depuis les balcons et derrière les fenêtres, selon une coutume palestinienne vieille de plusieurs décennies. Mon ami Ahmad Ibrahim, décrivant la scène où elles répandaient des fleurs tandis que leurs larmes continuaient de couler, m'a dit que c'était la première fois qu'il comprenait vraiment ce que signifie l'expression « avoir le cœur qui saigne ».
Les funérailles auraient dû être plus grandes encore : seuls 112 martyrs ont été inhumés, pour la plupart des enfants et des femmes, mais les gens pleuraient aussi les autres, qu'ils ne savaient comment enterrer. Ces 154 autres martyrs, dont les corps s'étaient désintégrés, lorsque l'aviation israélienne avait bombardé le quartier résidentiel où vivait la famille trois ans plus tôt (le 22 novembre 2023)...
Notre ami Youssef Farès raconte : « J'ai demandé à l'un de leurs proches ce qui s'était passé, et il m'a expliqué que 300 membres de la famille — hommes, femmes et enfants — vivaient dans des maisons attenantes de ce quartier. Les drones ont tiré une ou deux roquettes sur chaque maison pour les pousser à sortir et à fuir, tout le monde s'est regroupé dans l'immeuble du Mukhtar Fathi, le doyen de la famille qui donnait un sentiment de sécurité dans les circonstances les plus terribles. C'est alors que les avions de guerre ont largué des dizaines de bombes de gros calibre, et tout le monde a été tué. »

Les traces du quartier ont totalement disparu sous les décombres, et Israël n'a pas autorisé le dégagement des victimes depuis le jour du massacre ; les stigmates de la destruction témoignent encore de la tragédie humaine sur les lieux, où il ne reste rien des maisons de ces familles, anéanties sur plusieurs générations, des grands-parents aux petits-enfants — parmi eux 44 enfants et 37 femmes.
Même les photographies des martyrs que les personnes en deuil accrochaient sur les dépouilles ne correspondaient plus à ce qu'elles étaient réellement : plus de mille jours avaient réduit leurs traits à l'état de restes, rendant leur identification difficile, et poussant les gens à tenter de se souvenir des lieux où ils habitaient ou se trouvaient, de certains de leurs vêtements, de leurs souvenirs ou de leur identité personnelle.
Les journalistes ont senti l'ampleur de la douleur de la scène. Tous, au sein des groupes de veille et de couverture de l'actualité, ont décidé que la diffusion et la circulation des images ce jour-là se feraient sans droits, sans mentions ni restrictions liées à leur agences: les photos et les vidéos resteraient libres de circulation et de publication pour tous, afin que le monde puisse voir la scène de deuil dans laquelle les habitants de Gaza ont accompagné leurs morts.
Notre ami Youssef Farès raconte : « J'ai demandé à l'un de leurs proches ce qui s'était passé, et il m'a expliqué que 300 membres de la famille, hommes, femmes et enfants, vivaient dans des maisons attenantes de ce quartier. Les drones ont tiré une ou deux roquettes sur chaque maison pour les pousser à sortir et à fuir, et les familles qui ont évacué leur maison se sont regroupée dans l'immeuble du moukhtar Fathi, le doyen de la famille qui donnait un sentiment de sécurité dans les circonstances les plus terribles. C'est alors que les avions de guerre ont largué des dizaines de bombes de gros calibre, et tout le monde a été tué ».
Les services de la protection civile et les équipes de secours avaient entamé les opérations de dégagement à la mi-juillet, et ne les avaient toujours pas achevées au début du mois d'août en cours, annonçant au monde qu'ils n'étaient parvenus à retrouver que moins de la moitié des martyrs restés plus de mille jours dans l'attente de leurs funérailles reportées.
Gaza, miroir du XXIᵉ siècle colonial
11-11-2025
Ils ne sont pas les seuls. Plus de 10 000 autres martyrs, comme les enfants des familles « Husseina » et « Abou Chariya », attendent encore leurs funérailles ; selon les estimations, ce nombre de personnes se trouverait toujours sous les décombres, impossibles à dégager, faute de matériel, de carburant et de moyens. Ceux que les médias désignent toujours par le simple « chiffre des disparus », laissent derrière eux des milliers de proches, d'amis et de voisins qui attendent un dernier adieu, afin de pouvoir enfin dormir en sachant qu'ils ont enterré leurs proches, et que leurs voix et leurs rêves ne les appelleront plus depuis là-bas, sous les décombres, et que les souvenirs ne les supplieront plus de dire : « Nous sommes encore là ».
Les funérailles se sont dirigées vers une fosse commune aménagée à l'intérieur de l'hôpital baptiste arabe (Al-Ahli), celui-là même qui fut le théâtre du tristement célèbre massacre au début de la guerre, celui par lequel le monde a commencé à se normaliser avec le génocide, et sans le silence duquel les enfants des familles « Husseina » et « Abou Chariya » ne seraient pas morts.
Les gens leur ont fait leurs adieux, emportant avec eux leurs propres joies et leurs souvenirs. Ils les ont accompagnés puis sont repartis, portant leur chagrin et de longs pleurs éternels, sachant qu'ils ne s'arrêteraient jamais, qu'ils resteraient une douleur ouverte, comme toutes les blessures profondes et tous les visages absents encore sous les décombres... jusqu'à ce que s'achèvent toutes ces funérailles reportées.



