Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Maghreb Emergent, Assafir Al-Arabi, Mada Masr, Babelmed, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Léonard Sompairac*
La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » qui partage unilatéralement l’enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l’armée israélienne, fait office de nouvelle séparation, mouvante. Également de frontière entre la vie et la mort car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur le champs. C’est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l’évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.
Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d’une expansion impérialiste d’Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme testament, n’a jamais défini ses frontières. Ligne verte en Cisjordanie, bleue au Sud-Liban, violette au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales ? La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars dernier au Sud-Liban, possiblement jusqu’au fleuve Litani, témoigne de cette logique.
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En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur découpage de l’Empire ottoman, en administration directe ou en zones d’influence, par les accords Sykes-Picot. L’année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise en 1948 avec la déclaration d’indépendance d’Israël, sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique. Plus de 75 ans après et d’une dizaine d’offensives lancées dans son environnement régional, ce dernier continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser (ou plutôt de déstructurer) la région en fonction de ses intérêts et de son messianisme. A commencer par l’Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d’économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d’Orient en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l’hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l’actuelle guerre d’agression israélo-étasunienne contre l’Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l’encontre des peuples et du droit international. Il n’y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.
Que ce soit au 1er siècle, sous l’Empire romain s’étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l’Islam, avec l’expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l’Atlantique à l’Indus, les évolutions des lignes de fronts ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d’idées, à l’instar de la fameuse route caravanière dans l’Arabie préislamique. Dans ce dossier, le média jordanien 7iber s’intéresse d’ailleurs aux effets d’un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l’évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute de Bachar al-Assad.
Concept westphalien par excellence, celui-ci de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l’exercice d’un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l’État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l’Uti possidetis juris, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car ont préexisté d’autres logiques, nomades ou unificatrices, comme l’asabiyya, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent. Par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l’Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n’ont d’ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava kurde ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd’hui, pour le moins périlleux.
Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du Sandjak d’Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu’en 1950, la guerre des Sables entre l’Algérie et le Maroc en 1963, le conflit entre l’Iran et l’Irak en 1980 dont le fleuve limitrophe Chatt el-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l’annexion pure et simple du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l’on connaît. De ces antagonismes, le sous-espace régional n’est sorti que plus divisé. Les frontières ont parfois fait l’objet d’expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République Arabe Unie de 1958 entre l’Égypte et la Syrie. En 2011, à l’issue d’un référendum, le Soudan du sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu’aujourd’hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s’est réunifié en 1990, il est depuis plus d’une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l’ancienne frontière…
La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s’agit bien « d’un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher -, a sans doute vu son paroxysme à l’été 2014, lorsque l’organisation État islamique s’est mise en scène entre la Syrie et l’Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens. Au nom du califat ; rappelant par la même l’artificialité des tracés actuels et ses effets en termes de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient de son côté sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.
Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d’un espace qui était jusqu’alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrisi et Ibn Jubayr au 12 ème siècle ou encore Ibn Battuta, plus d’un siècle après, parcourant notamment l’Afrique du Nord, l’Égypte, la Palestine, la Syrie, l’Arabie, puis l’Irak et la Perse, n’étaient pas rares. La Rihla (voyages) de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire que le sentiment d’une libre circulation au sein du Dar al-Islam, où La Mecque consistait déjà en une centralité touristique. Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, il était d’autant plus facile de circuler grâce au développement du rail, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï, en traversant la Palestine – aujourd’hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d’apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Le média français Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Aujourd’hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, au dépens des libertés de mouvement, de la dignité des migrant.es et d’une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d’être aisés – nombre de trajets requiert des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens (un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais)-, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014 ; le budget de l’agence européenne de garde-frontières Frontex étant passé sur la même période de 100 millions à plus d’un milliard d’euros. CQFD. A mesure que s’érigeaient, aussi, les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc et que se développaient, sur les rivages du sud, l’externalisation des frontières de l’Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l’espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d’un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.
Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions comme avec l’exemple de l’Union du Maghreb Arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? En tirant partie d’une absence de frontières religieuse et linguistique. C’est ce que nous raconte le média tunisien Nawaat avec l’expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.
Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.
*Membre du comité de rédaction d’Orient XXI, et coordinateur du «Réseau des médias indépendants sur le monde arabe»

