Recensement des réfugiés palestiniens au Liban: Attentes et appréhensions

L'opération de « recensement général des habitants et des habitations dans les camps et les regroupements palestiniens au Liban », parrainée par le chef de gouvernement Saad Hariri et réalisée sous la supervision du Comité de dialogue libano-palestinien a officiellement débuté le 27 février 2017.
2017-07-09

Salima Mellah

Rédacteur en chef - Algeria Watch


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نبيل عناني - فلسطين

L'opération de «recensement général des habitants et des habitations dans les camps et les regroupements palestiniens au Liban», parrainée par le chef de gouvernement Saad Hariri et réalisée sous la supervision du Comité de dialogue libano-palestinien a officiellement débuté le 27 février 2017. Le projet est présenté publiquement comme un outil indispensable à l'amélioration des conditions de vie des réfugiés. Si les Palestiniens dans leur majorité admettent qu'une connaissance chiffrée de leur situation permettrait une meilleure prise en considération de leurs besoins, certains toutefois s’interrogent sur la nature réelle de ce recensement et sur les véritables objectifs de ses promoteurs.
 

Quel projet pour qui?

Le décompte de la population palestinienne réfugiée au Liban est une initiative libanaise à laquelle sont associées les institutions palestiniennes. Il est réalisé par les bureaux centraux des statistiques libanais et palestiniens et piloté par le Comité de dialogue. Son lancement a été célébré en grandes pompes le 2 février 2017 lors d'une cérémonie qui a réuni aux côtés de Saad Hariri bon nombre de ministres, des responsables politiques palestiniens dont l'ambassadeur et des personnalités du monde politique, économique et médiatique. Le chef du gouvernement a souligné dans son discours «la nécessité du droit au retour car le Liban ne supporte pas ce nombre de réfugiés palestiniens (…) dont les souffrances augmentent au vu de la présence d'un million et demi de réfugiés syriens»(1). Il précise qu'«une fois le rapport final publié, nous verrons les résultats chiffrés qui permettront de convaincre l'opinion internationale de la dimension des problèmes provoqués par Israël en Palestine et également au Liban»(2).

Le président du Comité de dialogue libano-palestinien, Hassan Mneimneh, a quant à lui attiré l'attention sur les problèmes sécuritaires qu'il reste à résoudre par une meilleure connaissance de la situation dans les camps. Les informations collectées serviront à définir les «politiques générales» sur la base de données «scientifiques» qui mettront un terme – selon lui - aux surenchères politiques: «ce projet est l'extension des politiques gouvernementales inscrites dans le consensus politique libanais pour l'amélioration des conditions sociales et de vie et le soutien à la survie et la résilience jusqu'à la réalisation de notre rêve commun du retour»(3).

Cette opération, qui doit durer 15 mois, est supervisée par un comité exécutif composé de fonctionnaires gouvernementaux ainsi qu'un comité consultatif dont les membres sont issus d'agences onusiennes. Les enquêteurs récoltent des informations d'ordre général sur le nombre d'habitants des camps et des regroupements, les caractéristiques de l'habitat, la disponibilité des réseaux d'eau, d'électricité, d'assainissement, l'évacuation des déchets, mais également les problèmes sanitaires généraux etc. En outre, les renseignements recueillis concernent les familles, leur composition, l'état de santé de cette population, l'emploi, le chômage, les niveaux de qualifications universitaires et professionnelles. Il s'agit notamment de mettre en évidence la mobilité des populations et d'analyser si elle résulte de facteurs aléatoires, de situations de transition, de déplacements internes ou d'exils. Cette base de données servira officiellement à «développer des politiques sociales appropriées bâties sur des données fiables»(4). En revanche, personne ne précise la nature des projets ni la question du financement de ceux-ci. Au vu de l'état d'avancement de la reconstruction du camp de Nahr el-Bared, détruit il y a dix ans par l'armée libanaise, il est permis de douter des capacités de réalisation de programmes bien plus ambitieux.
 

L'enjeu du nombre de réfugiés

Le recensement, évalué à trois millions de dollars, est financée par le Japon, la Suisse et l'UNICEF. Six cent jeunes Palestiniens et Libanais sillonnent les 12 camps et les 114 regroupements palestiniens (et lieux avoisinants), remplissant les formulaires électroniques à l'aide de tablettes. Le document de présentation du Comité de dialogue précise que le décompte ne concerne que les réfugiés palestiniens(5). D'autres sources affirment cependant que tous les habitants des camps sont concernés indépendamment de leur origine(6). Parmi les Palestiniens du Liban figurent les réfugiés de la Nakba (1947-1949) pris en charge par l'UNRWA sous certaines conditions, tandis que ceux de la Naksa (1967) mais également ceux arrivés plus tard sont considérés comme des résidents illégaux.

Certains Palestiniens que nous avons pu interroger estiment que ce recensement permettra notamment d'«agir sur le volet social pour trouver une issue au dossier palestinien» car «les camps, marginalisés, ont fini par devenir un problème sécuritaire aux yeux du gouvernement libanais». Effectivement, si l'opération réussit, elle constituera pour le gouvernement une source d'informations sans précédent mais dont la sécurisation pose un problème objectif. C'est la raison pour laquelle de nombreux Palestiniens craignent que les données recueillies ne tombent entre les mains de parties hostiles à la présence palestinienne au Liban. D'autres sont préoccupés par la perspective qu’une interprétation biaisée des informations recueillies ne serve des visées politiques et sécuritaires parmi lesquelles l'annulation du statut de réfugié(7). Ces appréhensions peuvent fortement influer sur le taux de participation: «Les Palestiniens, de par leur histoire, redoutent fortement ces procédés de recensement. En effet, Israël s’est déjà servi de ces données pour ficher la population palestinienne. Par conséquent, une partie des réfugiés a peur que les résultats du recensement de 2017 soient utilisés à mauvais escient. Ils redoutent également de perdre leur identité palestinienne en étant dispersés aux quatre coins du monde, ce qui à terme représenterait une entrave à leur droit au retour»(8).

Dans toutes les négociations, le nombre global des réfugiés palestiniens a fait l'objet de controverses. Au Liban, il est également contesté et passe du simple au double selon les sources (UNRWA, Etat libanais et comités populaires). Ainsi certaines parties libanaises avancent des chiffres fantaisistes de 600 000 ou 800 000 réfugiés afin de montrer que le Liban ne peut supporter seul cette charge. En réalité, selon une étude réalisée en 2015 par l'UNRWA, le nombre de réfugiés palestiniens au Liban se situe entre 260 000 et 280 000 personnes indépendamment du fait que 452 000 individus sont enregistrés auprès de cette organisation.

Mais comme l'observe Fathi Kleib, chercheur palestinien au Liban, il serait «faux de dire que l'État libanais et ses services de statistiques ne disposent pas du nombre effectif des réfugiés palestiniens résidant au Liban». Même durant la guerre civile, les naissances et les décès ont continué à être enregistrés. «En outre, des institutions publiques (la direction des affaires des réfugiés, les services de sécurité...) ont mis en place depuis des années un fichier spécial pour les réfugiés palestiniens au Liban incluant tous les aspects de l'évolution démographique, politique, sécuritaire et économique», pouvant servir de «préliminaire dans leurs négociations avec les centres de décision internationaux». L'établissement du nombre de réfugiés palestiniens participe, selon lui, de la volonté du gouvernement libanais de « normalisation » de la question des réfugiés palestiniens, ce qui signifie concrètement d’aboutir à un règlement définitif à ce problème»(9).
 

Enjeux stratégiques?

L'heure du «compromis» ou de la «solution globale» aurait-elle sonné? Certains analystes estiment que les réfugiés seront soit intégrés au Liban ou implantés dans d'autres régions. Le fait est que la volonté de modifier leur statut juridique se fait de plus en plus pressante et que celui-ci est directement lié à la question du nombre de palestiniens et en conséquence à celle du droit au retour. Ainsi, en juillet 2016 par exemple, le Congrès américain, qui considère que la majorité des Palestiniens sont installés durablement dans les pays d'accueil, a exigé «que le Département d'Etat définisse publiquement le terme 'réfugié' (...) et utilise cette définition pour identifier le nombre de Palestiniens qui correspondent aux critères de réception de l'aide de l'UNRWA»(10). L'office onusien qui leur garantit à peine le minimum de survie est contraint par les restrictions budgétaires qui lui sont imposées par les bailleurs de fond, en premier lieu les Etats-Unis. D’autres observateurs considèrent qu’il s’agit du début de la fin de l’UNRWA et que le HCR pourrait dans l’avenir prendre en charge les réfugiés palestiniens. Ces dernières années, la dégradation des conditions de subsistance dans les camps est telle que des milliers de Palestiniens fuient le pays au péril de leur vie. S'agit-il en l’occurrence d'une manœuvre délibérée de réduction de population?

Aujourd'hui de nombreux Palestiniens craignent une liquidation de la question palestinienne en imposant aux Libanais l'assimilation d'une partie des Palestiniens tandis qu’un nombre limité serait implanté en Palestine et la majorité en Europe. Selon le journal libanais Al-Akhbar, les Occidentaux permettraient au Liban d'exploiter ses ressources gazières à condition que ce pays accepte l'implantation définitive de réfugiés palestiniens sur son sol(11). Le projet de recensement est-il réalisé dans cette logique ou peut-on encore espérer que les engagements annoncés lors de la cérémonie d'inauguration de l’opération de recensement seront suivies de réalisations concrètes au bénéfice des réfugiés palestiniens?

 

1- http://www.alhayat.com/Articles/19952945

2- http://nna-leb.gov.lb/ar/show-news/267367

3- idem

4- https://www.lorientlejour.com/article/1047669

5- Voir le document de présentation du recensement par le Comité de dialogue libano-palestinien

6- D'autres encore affirment que dans les regroupements, seuls les Palestiniens seront recensés, مشروع تعداد فلسطينيّ لبنان: هواجس أمنية وسياسّية

7- http://www.alhayat.com/Articles/19952945

8- Rapport de Souheil al-Natour publié prochainement sur le site de l'Association "France Palestine Solidarité".

9- http://www.bahethcenter.net/essaydetails.php?eid=36950&cid=86

10- http://www.jpost.com/Arab-Israeli-Conflict/Congress-demands-true-number-of-Palestinian-refugees-from-UNRWA-460466

11- http://www.al-akhbar.com/node/251480

 


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