L’UGTT en tant artisan du consensus national tunisien: ombres et lumières

  Le 26 janvier 1978  ou le jeudi rouge  est la date du premier grand soulèvement du mouvement syndical contre le régime autoritaire de Bourguiba. C’est la première grève générale décrétée par l’UGTT qui intervient après
2014-03-12

Hela Youssefi

Maître de conférence, Université Paris - dauphine


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jamil moulaeb - liban

 

Le 26 janvier 1978  ou le jeudi rouge  est la date du premier grand soulèvement du mouvement syndical contre le régime autoritaire de Bourguiba. C’est la première grève générale décrétée par l’UGTT qui intervient après l’indépendance et qui dégénère en affrontement sanglant avec les forces de l’ordre. Le 26 janvier 2011, le gouvernement Mohammed Ghannouchi formé principalement par des anciens symboles du RCD est remanié grâce aux chômeurs et aux familles de martyrs de la révolution qui ont occupé la place du gouvernement Kasbah pendant dix jours. Ces derniers furent chassés à coups de matraque par les forces de l’ordre. Le 26 janvier 2014, malgré plusieurs crises politiques et deux assassinats politiques, la première constitution démocratique tunisienne est adoptée. Cette constitution tunisienne signale une étape symbolique hautement importante, fruit de l'accumulation de luttes collectives de plusieurs générations pour les libertés individuelles et collectives tout autant que pour les droits économiques et sociaux. L’adoption de cette constitution vient couronner un processus de négociations très long et difficile entre les différentes tendances politiques mené par le quartet du dialogue national comprenant la puissante centrale syndicale UGTT, l’organisation patronale Utica, l’ordre des avocats, la Ligue tunisienne des droits de l’homme. Le dialogue national a abouti également au remplacement du gouvernement Laryedh à majorité islamiste par un nouveau  gouvernement conduit par Mehdi Jommaa dont la principale mission est d’organiser les élections loin des tiraillements politiciens. Si l’UGTT a toujours occupé une place centrale dans les différentes étapes de l’histoire tunisienne de la lutte pour  l’indépendance à la gestion de la transition politique actuelle, son rôle a toujours fait l’objet de vives controverses passionnées entre ceux qui défendent la centralité du rôle politique de l’UGTT dans la phase de transition politique et d’autres qui la somment de se contenter d’un rôle social . Mais alors quel est le rôle joué par l’UGTT au sein du quartet du dialogue national et quels sont les défis qui se posent à l’UGTT dans l’avenir ? 

L’UGTT  instituant le consensus ( Tawafouk) comme mode de régulation des conflits

Le 25 juillet 2013, date de l’assassinat du député de la gauche nationaliste Mohamed Brahmi après celle, dans les mêmes circonstances, de Chokri Belaïd en février de la même année, la Tunisie est plongée dans une crise politique grave. D’une part, l’opposition revendique la démission du gouvernement à majorité islamiste et la dissolution de l'Assemblée constituante sans proposer une alternative viable.  D’autre part, le gouvernement de la Troika et principalement Ennahda se sont accrochés à la légitimité électorale et ont refusé du quitter le pouvoir. L’initiative de sortie de crise formulée par l’UGTT et le quartet du dialogue national prévoit alors une feuille de route consensuelle articulée autour trois axes : le maintien de l’ANC, la mise en place d’un gouvernement apolitique et la fixation d’un calendrier électoral . Après plusieurs tractations politiques, la logique consensuelle a pris le dessus sur l’affrontement entre légitimité légale et légitimité révolutionnaire permettant l’aboutissement du processus constitutionnel et la sortie de crise. Un bref retour historique montre que ce n’est pas la première fois que l’UGTT joue le rôle de structure intermédiaire entre le gouvernement et l’opposition. Usant de la rhétorique de consensus tawafouk au lendemain de la chute de Ben Ali, l’UGTT a crée un conseil national pour la protection de la révolution qui a institutionnalisé et a organisé le débat entre le gouvernement et l’opposition aboutissant au choix de l’assemblée nationale constituante. Ce rôle de l’UGTT en tant que force d’équilibre comme aime l’appeler les syndicalistes n’est pas toujours saisi dans sa complexité et l’UGTT du fait de son rôle politique a toujours été soupçonné d’être instrumentalisée par les partis politiques. Durant tout le processus du dialogue national, l’UGTT a été soupçonnée par les islamistes de se retourner contre la légitimité électorale en préparant un coup d’Etat en faveur de l’opposition. Face à l’incapacité de trouver un consensus unanime autour de la personne du premier ministre, le quartet du dialogue national procède au vote et  c’est Mehdi Jomaa ancien ministre de l’industrie du gouvernement Lareyedh qui est désigné comme premier ministre. Ironie du sort, c’est au tour de l’opposition de dénoncer l’instrumentalisation de l’UGTT par Ennadha. Des attaques régulières sont systématiquement et depuis le départ de Ben Ali organisés de part et d’autre du spectre politique pour dénoncer le rôle politique de l’UGTT. Mais alors comment peut on expliquer les passions autour de l’UGTT ?

Historiquement, l’UGTT a toujours été une organisation qui réunit de nombreuses tendances politiques et compte des membres dans toutes les régions et dans de nombreuses catégories sociales — ouvriers, fonctionnaires, médecins, etc. De ce fait, le fonctionnement de l’UGTT a toujours été tributaire d’un équilibre souvent précaire entre des intérêts sectoriels, des considérations régionales et des enjeux politiques. Ainsi, ce n’est pas tant le clivage idéologique ou partisan qui oriente les décisions de la centrale que les compromis à trouver entre des intérêts divergents et multisectoriels. Les positions, les tergiversations et les tensions qui ont marqué la trajectoire de l’UGTT sont le fruit d’une culture politique basée sur un mode opératoire alliant pression/ consensus pur résorber les conflits. C’est cette culture politique de l’UGTT qui lui a permis de réguler le dialogue national entre les différentes composantes du champ politique. Même s’il y a des tendances politiques plus influentes que d’autres au sein de l’UGTT comme la gauche ou l’ancien parti au pouvoir (RCD/PSD) et même si l’UGTT peut subir plusieurs pressions politiques,  l’histoire et la composition de l’UGTT font qu’elle ne peut jamais être complètement instrumentalisée par aucune tendance politique car elle est sommée de préserver l’équilibre nécessaire à l’unité de la classe ouvrière. Et c’est justement cette position fragile d’équilibriste qui  crée les malentendus autour du positionnement politique de l’UGTT.

L’UGTT en tant qu’unique espace d’action collective organisée resté à l’abri de la dictature a permis par les différentes expérimentations institutionnelles de la période transitoire à mettre en place les bases d’une régulation  consensuelle efficace des conflits politiques.  C’est cette même logique consensuelle qui a permis d’aboutir un « Destour tawafouki » qui a assuré une entente entre les islamistes et les modernistes. Néanmoins, la construction de ce consensus reste tributaire en grande partie des calculs politiciens, cantonné à l’élite politique et économique et souffrirait de l’absence de confrontation de projets politiques et économiques viables.

 

Le front UGTT/UTICA: unité de classes?

Un autre référentiel a marqué la conduite du dialogue national qui est celui de l’engagement unitaire pour sauver le pays du terrorisme et du risque du chaos. Cet engagement unitaire se traduit par un front uni entre la centrale syndicale l’UGTT et l’organisation patronale l’UTICA pour mener le dialogue national. Ce front qui inclut les travailleurs et les patrons n’est pas le premier dans son genre dans l’histoire tunisienne. Quelques jours après l’indépendance du 20 mars 1956, l’UGTT forme avec le Néo-destour, et l’UTICA un front national qui s’engage aux élections constituantes de 1956 et législatives  de 1959. Au nom de l'impératif unitaire, Bourguiba, répond que les revendications sociales égalitaires ne doivent pas se transformer en pression des démunis sur les possédants et que la priorité est la construction de l’Etat national. La même rhétorique a été utilisée auparavant pour obtenir l’adhésion du mouvement ouvrier au mouvement de libération nationale. Cette histoire qui se répète montre la prééminence des questions politiques sur les enjeux économiques et sociaux dans le positionnement de l’UGTT dans le champ politique tunisien. Cela a conduit certains analystes critiques à qualifier de« tawafouk taba9i » consensus de classes (les riches et les couches moyennes) l’issue du dialogue national, un consensus qui aurait bénéficié de la faiblesse des forces révolutionnaires et qui aurait été effectué  au détriment des plus démunis. Le FMI qui  apporte sa bénédiction en débloquant 560 millions de dollars de prêts le jour même de l’entrée en vigueur du nouveau gouvernement tunisien ne fait que conforter les doutes quant au maintien du même modèle économique libéral contre lequel se sont soulevés les plus pauvres un certain 17 décembre 2010.

Si l’UGTT continue à être à l’initiative de plusieurs mobilisations sectorielles et garante des intérêts des couches sociales moyennes organisées, le fait que le dialogue national ait concentré le débat exclusivement sur les enjeux politiques a suscité des conflits internes au sein de la Centrale. Au clivage historique qui opposait au temps de la dictature les bases syndicales revendiquant l’autonomie vis-à-vis de l’Etat au Bureau exécutif plus ou moins inféodé au pouvoir, se substitue un autre clivage qui traverse toutes les structures de l’UGTT autour de la place à accorder aux questions sociales allant des enjeux de privatisation du service public, à la question de l’annulation de la dette ou encore les problèmes de chômage.  Si l’UGTT premier artisan du dialogue national a réussi à assurer un consensus entre l’ancienne élite au pouvoir et la nouvelle élite issue des urnes et a sauvé le pays pour le moment du scénario égyptien, il n’en demeure pas moins que les mouvements sociaux n’ont pas la même temporalité de la bataille politique. La capacité de réintégrer les revendications sociales et économiques de la révolution au centre de la bataille politique demeure le défi majeur posé à l’UGTT et aux partis politiques afin d’éviter que le fossé se creuse encore entre la sphère politique et la sphère sociale.

Traduit par Assafir - Arabi

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